L’état poutinien est promis à durer longtemps

par Vladislav Sourkov

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Après un début de carrière dans les milieux d’affaire des années 90, Vladislav Sourkov est entré dans l’administration présidentielle de Boris Eltsine en 1999, quelques mois avant la démission du président, et son remplacement par Vladimir Poutine, alors premier ministre.

Membre du cercle des conseiller de Vladimir Poutine il a été surnommé « l’éminence grise du Kremlin ». Ancien directeur adjoint de l’administration présidentielle, il est à l’origine du concept de « démocratie souveraine ». Il a été nommé vice-premier ministre, chargé de la modernisation, par Dimitri Medvedev en 2011. Il démissionne de ce poste en 2013 mais reste conseiller de la présidence.

Il a pour le moment quitté le devant de la scène médiatique mais il lance toujours de temps à autres un de ses éclairs rhétoriques. C’est ce qu’il a fait dans l’article suivant. Il explique que le système vers lequel la Russie a évolué ces dix-huit dernières années est promis à durer et ce pour des siècles peut-être, car il est plus honnête et fonctionne beaucoup mieux que le « cirque » actuel de l’Ouest.

Cet article paru le 11 février à Moscou a immédiatement suscité des réactions internationales. Pour le journal anglais « The Independent » : « D’après le conseiller de Poutine, la Russie joue avec les esprits de l’Occident ». Il faut dire que Sourkov est devenu une sorte d’obsession pour la petite opposition libérale russe. Il est décrit comme de « Prince Noir de la Tromperie » ce qui pourrait signifier qu’il est plus malin que ceux qui l’ont ainsi surnommé.

Brillant esprit, Vladislav Sourkov n’est pas connu pour son humilité ou sa modestie. A ceux qui accusent la Russie d’ingérence dans les élections américaines ou d’autres pays occidentaux, il répond : « nous ne nous ingérons pas dans leurs élections, nous nous ingérons dans leurs cerveaux ».

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Nous vous laissons juger par vous-même.

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_________ 1ère Partie

« Nous avons seulement l’illusion du choix ». Ces mots sont surprenant par leur audace et par leur sens profond. Ils ont été prononcés il y a quinze ans et aujourd’hui, ils ont été oubliés, ils ne sont plus cités. Mais selon les lois de la psychologie, ce que nous avons oublié nous affecte plus que ce dont nous nous souvenons. Ces mots, sortis du contexte dans lequel ils ont été prononcés sont de ce fait devenus le premier axiome de la nouvelle souveraineté Russe sur lequel toutes les théories et toutes les pratiques de la politique contemporaine ont été construits.

L’illusion du choix est la plus importante de toutes les illusions, la plus grande escroquerie du système occidental en général et de la Démocratie occidentale en particulier, qui depuis longtemps, est plus proches des idées de Phineas Barnum[1] que de celles de Cleisthène[2]. Le rejet de cette illusion en faveur du réalisme et de la prédestination a conduit notre société à réfléchir à sa propre version souveraine du développement de la démocratie puis à perdre tout intérêt pour toute discussion concernant ce à quoi la démocratie devrait ressembler et si elle devrait exister, même dans son principe.

Cela a ouvert la voie vers un développement libre de l’état fondé non sur des chimères importées mais sur la logique de développements historiques et sur « l’art du possible ». L’impossible, la désintégration contre nature et anti historique de la Russie, a été stoppé définitivement quoique tardivement. Après être descendue du niveau de l’Urss à celui de la Fédération de Russie, la Russie a cessé la chute, a commencé à se rétablir et a retrouvé sa position naturelle, la seule position possible, celle d’une grande communauté de nations en croissance. L’histoire du monde n’a pas assigné un rôle modeste à notre pays et cela ne nous permet pas de quitter la scène internationale ou de rester silencieux dans la communauté des nations. Ce rôle ne nous promet pas le repos et il détermine la nature difficile de notre gouvernement.

Ainsi donc, l’état Russe poursuit son chemin, sous une forme qui n’a jamais existé ici auparavant. Il a pris forme principalement au milieu des années 2000 et a été très peu étudié jusqu’ici, mais sa singularité et sa viabilité sont maintenant évidentes. Les tests de résistance qu’il a passés avec succès et qu’il passe en ce moment encore ont montré que ce modèle spécifique de fonctionnement politique fournit un moyen efficace de survie et de développement de la nation Russe non seulement pour les années à venir mais pour des décennies et très probablement pour le siècle à venir.

L’histoire russe a connu quatre modèles principaux de gouvernement que l’on peut pour l’instant désigner par le nom de leurs créateurs :

– le gouvernement d’Ivan III (La Grande Principauté – le Royaume de Moscou et de Toute la Rus – du XVe au XVIIe siècle)

– le gouvernement de Pierre le Grand (Empire Russe des XVIIIe et XIXe siècles)

– le gouvernement de Lénine (URSS au XXe siècle)

– et le gouvernement de Poutine (Fédération de Russie au XXIe siècle)

Ces modèles de gouvernement ont été créés par des hommes qui, pour reprendre l’expression de Lev Goumilev[3], avaient une « force de volonté à long terme ». Ces grandes machines politiques, les unes après les autres, se sont entretenues elles-mêmes, elles se sont adaptées aux circonstances et ont participé à l’ascension continue du Monde Russe.

L’organisation politique de grande ampleur de Vladimir Poutine commence seulement à monter en régime et elle se prépare à un travail long, difficile et très intéressant. Le plein régime est encore loin devant nous et dans de nombreuses années, la Russie connaîtra toujours le gouvernement de Poutine, comme la France contemporaine se revendique toujours de la Ve République de Charles de Gaulle, comme la Turquie (bien qu’elle soit maintenant dirigée par des anti-Kemalistes) s’appuie toujours sur l’idéologie des « Six Flèches » d’Atatürk et comme les Etats-Unis en appellent toujours aux représentations et aux valeurs des « Pères Fondateur ». Ce dont on a besoin, c’est d’une description et d’une compréhension du système de gouvernement de Vladimir Poutine et du complexe d’idées et des dimensions du Poutinisme comme idéologie du futur. Et bien sûr du futur, car le Poutine d’aujourd’hui ne peut pas vraiment être considéré comme poutiniste, de la même façon que Karl Marx, par exemple, n’était pas marxiste. On ne peut d’ailleurs pas être certain qu’il aurait été d’accord pour l’être s’il avait réalisé ce que c’est vraiment. Mais on a besoin de cette explication pour ceux qui ne sont pas Poutine mais qui aimeraient lui ressembler et avoir la possibilité d’appliquer son approche et ses méthodes dans l’avenir.


[1] Phineas T. Barnum était un entrepreneur de spectacles américain, fondateur du cirque Barnum en 1871.

[2] Clisthène d’Athènes, homme politique athénien, né vers 565 avant notre ère est considéré comme celui qui a jeté les bases de la démocratie athénienne.

[3] Ethnologue et un des historiens russes les plus influents du XXe siècle.