Cette présentation ne doit pas prendre la forme d’une lutte de propagandes, la nôtre contre la leur. Elle doit se faire dans un langage qui ne soit pas considéré comme trop « hérétique » à la fois par les autorités Russes et les autorités opposées à la Russie. Un tel langage peut s’avérer acceptable par une audience suffisamment large et c’est exactement ce qu’il faut car le système politique qui a été mis en place en Russie peut servir non seulement nos besoins domestiques, mais il a également un fort potentiel à l’exportation. La demande existe déjà pour le système complet ou seulement certains de ses éléments. Les expériences sont suivies de près et parfois partiellement adoptées. Il  est imité à la fois par des partis au pouvoir ou des partis d’opposition dans de nombreux pays.

Des politiciens étrangers accusent la Russie d’ingérences dans les élections et les referendums aux quatre coins de la planète. En réalité, la situation est bien plus grave : la Russie intervient dans leurs cerveaux et ils ne savent pas quoi faire de leur propre conscience ainsi transformée. Après le désastre des années 90, quand la Russie a enfin tourné le dos à toutes les idéologies étrangères que l’on cherchait à lui imposer, elle a commencé à produire ses propres idées et a contre attaqué. Depuis lors, les experts européens et américains se sont trompés de plus en plus souvent dans leurs prévisions. Ils sont surpris et vexés par les préférences « paranormales » de leurs électorats. En plein désarroi, ils ont sonné l’alarme contre une explosion du « populisme ». Qu’ils appellent cela ainsi s’ils sont à cours de mots.

Cependant, l’intérêt des étrangers pour l’algorithme politique russe est facile à comprendre : il n’y a pas de prophètes dans leurs pays, mais tout ce qui leur arrive aujourd’hui a été prophétisé de Russie il y a déjà longtemps.

Alors que tout le monde était encore passionné par la globalisation et défendait un monde plat sans frontières, Moscou leur a justement rappelé que la souveraineté et l’intérêt national sont très importants. A l’époque, beaucoup nous ont accusé d’attachement « naïf » aux vieilles idées qu’ils considéraient comme passées de mode depuis longtemps. Ils nous ont expliqué qu’il était futile de s’attacher à des valeurs du XIXe siècle et que nous devrions entrer résolument dans le XXIe siècle où il n’y aurait soi-disant plus ni nations souveraines ni Etats-nations. Et pourtant, il semblerait que le XXIe siècle doive être ainsi que nous l’avions dit. La sortie de la Grande Bretagne de l’Union Européenne, le mouvement « Rendez sa grandeur à l’Amérique », les clôtures anti immigration en Europe ne sont que quelques exemples d’une longue liste de manifestations courantes de « démondialisation », de « reprise de souveraineté » et de nationalisme.

Alors que partout on célébrait Internet comme un espace inviolable de liberté illimité ou tout le monde peut être qui il veut et où tous sont égaux, c’est justement de Russie qu’est venue la question qui donne à réfléchir à propos de cette humanité d’Internet dirigé par la publicité : « Qui sommes-nous sur la « toile », des araignées ou des mouches » ? Et maintenant tout le monde, y compris les administrations les plus attachées à la liberté, cherche à démêler la « toile » et accuse Facebook de protéger les intrus étrangers. L’espace virtuel autrefois libre qui avait été présenté comme un prototype du paradis sur terre, a été investi et cerné par des cyber-polices, des cyber-criminels, des cyber-armées, des cyber-espions, des cyber-terroristes et des cyber-moralistes.

Quand l’hégémonie des Etats-Unis n’était contestée par personne, le rêve américain de domination mondiale était près de se réaliser et beaucoup ont rêvé la fin de l’histoire avec le commentaire suivant : « les peuples sont silencieux ». Mais dans ce silence a éclaté le discours de Munich de Vladimir Poutine. A l’époque il a semblé contestataire, mais aujourd’hui il semble totalement évident : personne n’est content des Etats-Unis pas même les Américains eux-mêmes.

L’expression turque jusqu’alors peu connue de « derin devlet » a été popularisée par les médias américains. Traduit en anglais par « deep state » (état profond) il a été adopté par les médias russes. Ce terme désigne un réseau dur et totalement non démocratique de structures autoritaires cachées derrière des institutions démocratiques de façade. Ce mécanisme exerce son autorité par la violence, la corruption et la manipulation tout en restant caché profondément sous la surface d’une société civile hypocrite et simpliste qu’il manipule tout en corrompant ou en réprimant ceux qui l’accusent.

La découverte chez eux de ce désagréable « état profond » n’a pas été vraiment une découverte pour les Américains qui en suspectaient l’existence depuis longtemps. S’il y a bien un « Internet profond » (deep web) ou un « Internet noir » (dark web), pourquoi pas un « état profond » ou même un « état noir » ? Des mirages brillants de démocratie, destinés à la consommation de masse et qui donnent l’illusion du choix, un sentiment de liberté et des illusions de supériorité, surnagent sur les profondeurs de ce pouvoir opaque, caché, dont on ne parle pas.

La méfiance et l’envie que les démocraties utilisent comme sources principales d’énergie sociale, mènent inévitablement à l’exacerbation de la critique et à un haut niveau d’anxiété. La haine, les « trolls » les « bots » furieux qui sont alors apparu ont formé une majorité bruyante qui a remplacé cette classe moyenne respectable, autrefois dominante et qui défendait un autre style.

Plus personne ne croit aux bonnes intentions des politiciens. Ils sont enviés et on les considère donc comme corrompus, rusés ou simplement des canailles. Des séries télévisées comme « The Boss » ou « House of Cards » présentent des scènes troubles de la vie de tous les jours de l’élite.

On ne doit pas laisser une canaille aller trop loin, simplement parce que c’est une canaille. Mais quand il n’y a, autour de vous, que des canailles (imaginons) vous êtes obligé d’utiliser des canailles pour contrer d’autres canailles. On évacue une canaille en utilisant une autre canaille comme on utilise un coin pour déloger un autre coin. On a un large choix de canailles et de façons de noyer le poisson qui permettent à leurs luttes de se terminer par une sorte de match nul. C’est ainsi que se crée un système avantageux d’équilibre des pouvoirs, un équilibre dynamique de l’infamie, un équilibre de l’avarice, une harmonie de l’escroquerie. Mais si quelqu’un oublie qu’il s’agit seulement d’un jeu et qu’il commence à se comporter de manière discordante, l’état profond toujours en éveil vient à la rescousse et une main invisible entraine l’apostat dans les ténèbres des profondeurs. Il n’y a rien de vraiment effrayant dans cette représentation de la démocratie occidentale. Tout ce dont vous avez besoin est de changer légèrement de point de vue et alors plus rien n’est effrayant. Mais cela laisse un goût amer et les citoyens occidentaux commencent à tourner la tête à la recherche d’autres modèles et d’autres façons d’être. Et… ils voient la Russie.