Notre système, comme d’ailleurs presque tout ce qui nous concerne n’est pas plus élégant, mais il est plus honnête. Et bien que l’expression « plus honnête » ne soit pas synonyme de « meilleur » pour tout le monde, l’honnêteté a ses charmes.

Notre état n’est pas divisé entre « état profond » et « état visible », il est un, avec toutes ses parties et ses manifestations visibles par tous. Les parties les plus brutales de son cadre autoritaire son visible sur la façade et non pas cachées par quelque artifice architectural. La bureaucratie, même quand elle essaie de faire quelque chose en douce ne fait pas beaucoup d’efforts pour couvrir ses traces comme si elle était convaincue que « tout le monde comprend tout, de toute façon ».

La grande tension interne causée par la nécessité de contrôler d’énormes zone géographiques hétérogènes et notre présence permanente au cœur de l’action géopolitique font de la police et de l’armée les fonctions les plus importantes du gouvernement. Conformément à l’habitude, elles ne sont pas cachées, au contraire, elles sont bien visibles. Les hommes d’affaires qui pensent que les fonctions militaires sont moins prestigieuses que les fonctions commerciales n’ont jamais gouverné la Russie sauf à de rares exceptions près comme quelques mois en 1917 et quelques années dans les années 90. Pas plus que les libéraux (les compagnons de route des hommes d’affaires) dont les enseignements sont basés sur la négation de tout ce qui ressemble de près ou de loin à la police. Par conséquent, aucun responsable n’a cherché à cacher la vérité avec des illusions, poussant avec embarras à l’arrière-plan et cachant autant que faire se peut ce qui est la prérogative de tout gouvernement, être une arme de défense et d’attaque.

Il n’y a pas « d’état profond » en Russie, tout est visible, mais il y a une « peuple profond ».

A la surface étincelante brille l’élite qui, siècle après siècle (rendons-lui cette justice) a impliqué le peuple dans tous ses engagements, conférences de parti, guerres, élections, expériences économiques. Le peuple profond prend part à ces engagements, mais il reste à quelque distance et n’apparaît pas à la surface et il mène sa propre vie, complètement différente, dans ses propres profondeurs. Ces deux vies de la nation, une en surface, l’autre dans les profondeurs vont parfois dans des directions opposées, parfois dans la même direction, mais elles ne se confondent jamais.

La nation profonde est toujours aussi méfiante que possible, insaisissable aux études sociologiques, aux campagnes, aux menaces ou toute autre forme d’influence directe. La compréhension de ce qu’elle est, de ce qu’elle pense et de ce qu’elle veut vient souvent soudainement et trop tard et pas à ceux qui pourraient y faire quelque chose.

Rare est le sociologue qui prendrait le risque de dire si le peuple profond correspond à la population ou s’il s’agit d’une partie seulement de cette population et, dans ce cas, à quelle partie. A certaines périodes on pensait qu’il s’agissait des paysans, du prolétariat, de ceux qui n’étaient pas membres du Parti, des hippies, des fonctionnaires. Certains l’ont cherché et ont essayé de nouer des contacts. Ils l’ont appelé l’exécuteur de la volonté de Dieu ou le contraire. Parfois ils ont conclu qu’il s’agissait d’une fiction et qu’il n’avait pas d’existence réelle et ils se sont lancé dans des réformes rapides sans se préoccuper de lui, mais ils s’y sont rapidement cogné le front et ont dû admettre que « quelque chose existait vraiment ». Plus d’une fois il a plié sous la menace de conquérants domestiques ou étrangers mais il est toujours revenu.

Avec son énorme masse, le « peuple profond » crée une force de gravitation culturelle insurmontable, qui unit la nation et il tire l’élite vers la terre (la terre natale) et l’y fixe quand elle essaie périodiquement de s’élever au-dessus d’elle dans un mouvement de type cosmopolite.

La nationalité, quelle que soit la signification qu’on lui donne, est un précurseur de l’état. Elle détermine sa forme, limite la fantaisie des théoriciens et force les praticiens à mener à bien certains actes. C’est un aimant puissant et toutes les trajectoires politiques, sans exception, ramènent à elle. En Russie, vous pouvez partir de n’importe quelle position, conservatisme, socialisme, libéralisme, vous finirez toujours au même point. A ce qui existe en réalité.

La capacité à écouter et à comprendre la nation, de voir à travers elle, dans toute sa profondeur et à agir en conséquence, voilà la clé et la plus importante vertu du gouvernement de Vladimir Poutine. Ce gouvernement correspond aux besoins du peuple, il suit le même chemin et cela signifie qu’il n’est pas sujet aux surcharges destructrice de mouvements à contre-courant de l’histoire. C’est cela qui le rend efficace et durable.

Dans ce nouveau système, toutes les institutions sont subordonnées au même objectif : une communication et une interaction entre la tête de l’état et les citoyens fondée sur la confiance. Les différentes branches du gouvernement convergent vers la personne du dirigeant et n’ont pas de valeurs par elles-mêmes ni en elles-mêmes mais uniquement dans la mesure où elles assurent un contact avec lui. Des modes informels de communication opèrent en dehors de lui autour de structures formelles et de groupes d’élite. Quand la bêtise, l’arriération ou la corruption créent des interférences sur le lignes de communication avec le peuple, on prend des mesures énergiques pour rétablir la connexion.

Les institutions politiques à niveaux multiples que la Russie a importées de l’Occident sont parfois considérées comme des rituels mis en place simplement pour avoir « l’air comme tout le monde », afin que les particularités de notre culture politique n’attirent pas trop l’attention de nos voisins, ne les irrite pas ni ne les effraie. Elles sont comme des habits du dimanche que l’on endosse quand va en visite alors qu’à la maison on s’habille comme chez soi.

Par essence, la société ne fait confiance qu’au chef de l’état. Il est difficile de dire si ceci est lié à l’orgueil d’un peuple libre ou au désir d’accéder directement à la vérité ou autre chose, mais c’est un fait et ce n’est pas un fait nouveau. Ce qui est nouveau, c’est que le gouvernement a conscience de ce fait qu’il en tient compte et l’utilise comme point de départ de ses entreprises.

Il serait trop simpliste de réduire cela à « la foi dans un bon tzar » si souvent mentionnée. Le peuple profond n’est pas le moins du monde naïf et il ne considère absolument pas que la bonté soit un trait positif pour un tzar. Il serait plus près de la vérité de dire qu’il considère un bon dirigeant comme Einstein considérait Dieu : ingénieux mais non malveillant.

Le modèle contemporain d’état russe part de la confiance et il repose sur la confiance. C’est sa grande différence avec le modèle occidental qui cultive la méfiance et la critique. C’est aussi la source de son pouvoir. Notre nouvel état aura une longue et glorieuse histoire dans ce nouveau siècle. Il ne va pas se briser. Il agira par lui-même, il gagnera et conservera des positions gagnantes au plus haut niveau de la lutte géopolitique. Tôt ou tard, tout le monde sera forcé de s’y habituer, y compris ceux qui exigent que la Russie « change de comportement ». Parce qu’ils n’ont que l’illusion du choix.