Les uns penseront qu’il s’agit de la piètre estime en laquelle le président français tient les médias, les autres, au contraire qu’il s’agissait de permettre à ces mêmes médias de travailler dans un cadre agréable, la terrasse, qui permet de belles photos. Tout est question de point de vue.

Comme dans les commentaires « ante » et « post » discussions, d’ailleurs. On a beaucoup parlé « d’Europe », mais de quelle Europe ? Celle des cartes de géographie ou celle des fonctionnaires de Bruxelles ? Hubert Védrine a parlé de « ré-arrimer » la Russie à l’Europe. Mais la Russie fait partie de l’Europe. Emmanuel Macron, lui, parle d’une Europe de Lisbonne à Vladivostok. Pourquoi pas de Vladivostok à Lisbonne ? Simple question de point de vue.

Le point le plus important, à mon avis, était de continuer à dialoguer ; après Versailles, après Osaka, Brégançon. Comme l’a dit fort justement Emmanuel Macron : nous ne sommes pas d’accord sur tout mais ce n’est pas une raison pour se tourner le dos. Il y a manifestement, de la part du président français, un désir de créer une ambiance particulière entre lui et Vladimir Poutine. C’est son style, on l’a vu lors de son voyage aux Etats-Unis en avril 2018. Il espérait infléchir Donald Trump sur l’accord iranien et la question du climat, en vain.

Comme l’écrivait ce matin, l’éditorialiste de « La Tribune de Genève » : « Naïf, Macron a cru dans un premier temps que son charme permettrait des percées diplomatiques ». Il ne s’est toutefois pas découragé face à Vladimir Poutine. L’invitation à Brégançon au lieu de l’Elysée participait de ce plan. Mais il avait devant lui un président qui, en novembre 2001 avait été reçu par George W. Bush dans son ranch de Crawford. Ils s’étaient promenés en voiturette électrique, ils portaient des chapeaux texans, ils ont mangé des brochettes, il y avait longtemps que les relations entre les deux pays n’avaient été si sereines. Et le 13 décembre, moins de deux mois plus tard, les USA annonçaient leur sortie du traité ABM. Comme l’explique Alexei Pouchkov dans son livre à paraître « Le Jeu Russe sur l’échiquier mondial », « Cette décision a joué un rôle fatal dans nos relations ».

 Cela dit, une certaine connivence, voir un certain niveau d’amitié entre dirigeants facilitent absolument le dialogue, ce qui est une chose extrêmement importante. Mais aucun dirigeant digne de ce nom, ne suivra jamais un chemin contraire aux intérêts de son pays, pour de cela.

Voyons donc sur quels sujets les intérêts de la France et de la Russie pourraient converger.

La lutte contre le terrorisme vient immédiatement à l’esprit. Nos deux pays ont durement souffert d’attaques terroristes sur leur territoire. Problème, qu’est-ce qu’un terroriste ? Les opinions de la Russie et des Etats-Unis sont diamétralement opposées, d’autant que les USA ne dédaignent pas utiliser certains terroristes pour atteindre, nous devrions plutôt dire « tenter d’atteindre », leurs objectifs. Pour le moment, la France s’est montrée plus proche des Etats-Unis que de la Russie, dans ce domaine, au Moyen Orient.

Le dossier iranien ? La France est, pour le moment, le plus en pointe des pays européens sur ce dossier. Elle veut dissuader Téhéran de s’affranchir un peu plus de ses obligations, suite à la dénonciation de l’accord par les USA. La Russie ferait un intermédiaire idéal vis à vis de l’Iran.

La Syrie ? En échange de son aide sur le dossier iranien, Emmanuel Macron pourrait offrir à Vladimir Poutine un peu plus de liberté d’action en Syrie et, en particulier, en ce moment, à Idlib où l’aviation russe soutient l’action de l’armée régulière syrienne, qui tente de déloger les terroristes de la dernière zone qu’ils contrôlent encore dans le pays.

L’énergie ? La Russie aimerait organiser un cartel du gaz. L’Algérie serait un membre indispensable de cette organisation. La France qui a toujours une présence forte dans ce pays pourrait apporter son aide. Ce dossier est important, n’oublions pas que la France importe plus de 20% de son gaz de Russie.

Reste le dossier le plus épineux, l’Ukraine. C’est en raison des événements d’Ukraine que les sanctions ont été imposées à la Russie en 2014. Si la France s’accroche au retour de la Crimée en Ukraine, il sera impossible d’avancer. La Crimée commande tout le nord de la Mer Noire et l’idée qu’elle puisse abriter un jour une base de « l’US Navy » est simplement inacceptable. La Russie se retrouverait « enfermée » à Novorossisk et rejetée à la périphérie de la Mer Noire. Totalement inacceptable pour Moscou, d’où, d’ailleurs, sa réaction rapide qui a surpris tout le monde à l’époque.

En ce qui concerne la rencontre proposée par le nouveau président ukrainien Volodymyr Zelensky, idée soutenue par Emmanuel Macron, l’idée ne semble bonne qu’en apparence. Un accord a été signé, l’accord dit de Minsk II, qui lie l’Ukraine et les républiques auto-proclamées de Lougansk et de Donetsk. L’Ukraine de Petro Porochenko n’a pas montré la plus petite intention de mettre cet accord en œuvre. Pour le moment, le nouveau président non plus. Contrairement à ce qu’écrivent les médias occidentaux, la Russie n’est pas partie prenante à cet accord, bien qu’elle ait, bien sûr, des arguments à faire valoir dans le Donbass. Moscou ne refuse pas la proposition, mais ne veut pas d’une nouvelle rencontre organisée sans travail préparatoire et insiste sur la nécessité de mettre Minsk II en œuvre. Hier soir, les deux présidents se sont accordé sur le fait qu’une telle rencontre, souhaitable, ne pouvait pas avoir lieu avant plusieurs semaines. Qu’est-ce que chacun à en tête pour occuper ces semaines ?

La politique étrangère ne supporte ni les débutants, ni les idéologues. La Russie a fait l’amère expérience des premiers avec Mikhaïl Gorbachev et Boris Eltsine. Le monde fait, en ce moment l’expérience des seconds. Le président français, bien qu’il soit régulièrement accusé de faiblesse vis à vis des Etats-Unis rejette, comme Vladimir Poutine l’hégémonie américaine. Gageons qu’ils sauront s’entendre sur cette base. C’est dans l’intérêt de nos deux pays. Il faudra, évidemment, faire face aux réticences allemandes. J’emprunterai ma conclusion à Alain Rebetez et à son éditorial du jour (TDG) : « Peu probable qu’une percée se fasse en un jour, mais maintenant qu’Emmanuel Macron a perdu ses illusions sur les charmes de son charme, peut-être a-t-il une carte à jouer… ».