Emmanuel Macron, a récemment fait part de son ambition d’« arrimer la Russie à l’Europe ». Certains observateurs ont immédiatement établi un parallèle entre ce projet et l’idée gaullienne d’une « Europe européenne » qui a toujours échoué historiquement. N’est-ce pas trop tard ? Le renforcement de la coopération russo-chinoise et le retour en force de l’eurasisme en Russie ne rendent-ils pas cette ambition vaine ?

Jean-Robert Raviot: Tout d’abord, l’idée paneuropéenne à laquelle se réfère Emmanuel Macron est en complet décalage avec la politique de la France depuis trente ans. On se croirait soudain revenus aux temps de la fin de la guerre froide, en 1989, quand Gorbatchev parlait de « Maison commune européenne », quand Mitterrand esquissait une « nouvelle architecture de sécurité européenne » débarrassée des blocs au moment de la signature de la très éphémère « Charte de Paris pour une nouvelle Europe » [en novembre 1990]… Je dis éphémère car on connaît la suite : les chimères paneuropéennes se sont vite dissipées et on est revenu rapidement au réel, à savoir à une adhésion de presque tous les Etats de l’ancien Pacte de Varsovie à l’OTAN, adhésion pilotée par les États-Unis. En 2008, la Russie a tenté de relancer l’idée paneuropéenne comme alternative à l’extension de l’OTAN à ses frontières occidentales, au moment où les candidatures de l’Ukraine et de la Géorgie à l’OTAN allaient être examinées [et furent rejetées, du fait de l’opposition de la France et de l’Allemagne] lors du Sommet de Bucarest. Le Président Medvedev avait proposé un nouveau « Traité de sécurité européenne ». Rendu public en 2009 et transmis à l’ensemble des Etats concernés, ce texte a été accueilli par un silence éloquent. Absence de débat, et même, absence de toute réaction officielle ! Macron sait donc parfaitement que l’idée paneuropéenne est inopérante, puisqu’elle est inacceptable pour la totalité des Etats-membres de l’OTAN.

S’il veut « arrimer la Russie à l’Europe » pour opérer un rééquilibrage au vu du « tropisme chinois » de plus en plus marqué de Moscou, le président français doit remettre en question le « tropisme américain » de l’Europe. Or, aucun État européen, pas même la France à mon avis, ne souhaite sérieusement bouleverser l’architecture de sécurité européenne édifiée au cours des trente dernières années… A mon sens, plutôt que d’invoquer l’idée paneuropéenne pour tenter d’arrimer la Russie à l’Europe [c’est-à-dire, dans l’esprit du président français, au bloc occidental existant, dont il déplore l’absence de leadership américain sous l’administration Trump], il serait plus adéquat de s’impliquer dans la recherche de nouveaux équilibres politiques et géopolitiques sur le continent eurasiatique au sens très large (Europe, Asie, Moyen-Orient).

Quant à l’eurasisme, je distinguerais les idéologies eurasistes et néo-eurasistes – qui, à mon sens, n’ont guère de portée en Russie – d’une réalité géopolitique eurasiste, qui est celle d’un retour de l’Eurasie « au centre du monde ». Pour la Russie, qui opère ce qu’on appelle parfois un « pivot vers l’Est » de sa politique étrangère, il s’agit non pas tant de « pivoter vers l’Est » que de tirer parti de sa position géopolitique au centre de l’Eurasie, c’est-à-dire, en quelque sorte, de sortir de sa continentalité et de son enclavement pour revenir « au centre du [nouveau] centre du monde »… Et dans cette position de « nouveau centre », la relation à l’Europe est essentielle. Ainsi, pour Moscou, il ne peut en aucune manière s’agir d’opposer « tropisme européen » ou « tropisme asiatique », mais au contraire de composer avec ces deux tropismes pour bâtir un nouveau positionnement géopolitique qui tire le meilleur parti possible des nouveaux rapports de force mondiaux. Pour la France, et pour l’Europe en général, ce « basculement eurasiatique » et cette montée en puissance de la Chine constituent un défi énorme, une remise en question fondamentale de l’européocentrisme qui devient anachronique, la fin d’un monde dominé par l’Occident… Finalement, c’est plutôt l’Europe, de ce point de vue, qui est se marginalise (trop à l’Ouest ?) dans la nouvelle Eurasie, et non la Russie, que les Occidentaux ne cessent pourtant de dépeindre comme « isolée » depuis son exclusion du G8 et la politique de sanctions adoptée après l’annexion et le rattachement de la Crimée. Sur ce point, la crise syrienne est une illustration majeure de cette « déconnexion » européenne et occidentale.

L’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron a-t-elle marqué un véritable tournant dans les relations franco-russes, indépendamment des discours et des symboles ? Comment comprenez-vous ses récentes déclarations sur l’OTAN et les évolutions sur le dossier ukrainien?

Je ne pense pas que l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron marque un tournant fondamental dans les relations franco-russes. Le récent changement de ton à l’égard de la Russie [symbolisé par la rencontre de Brégançon à l’été 2019] ne marque pas un changement de politique à l’égard de la Russie, mais une inflexion tactique visant à faire revenir la Russie dans le jeu pour servir un objectif qui n’est pas la formulation d’une nouvelle politique européenne ou occidentale à l’égard de Moscou, mais le repositionnement de la France au centre de l’échiquier de l’UE et de l’OTAN. Il s’agit sans doute de tenter la relance d’un nouveau leadership français. Ainsi, la réactivation du « format Normandie » sur le dossier ukrainien ne poursuit d’autre objectif que de permettre au président français, dans le contexte d’un certain flottement américain, de faire la démonstration de ses capacités à rassembler et à trouver des solutions pour se positionner dans la redéfinition de l’architecture de sécurité euro-atlantique. Il est évident que, sur ce dossier, ni la France ni l’Allemagne ne disposent des clefs de la résolution du conflit et les dirigeants de ces deux pays le savent bien. Les Etats-Unis, qui sont tenus hors du « processus de Minsk » – Kiev aimerait pourtant beaucoup faire entrer les Etats-Unis dans le jeu – sont, dans cette affaire ukrainienne, un véritable « éléphant dans le salon » et il est évident qu’aucune solution au conflit en Ukraine orientale ne pourra être trouvée sans leur aval…

Aux États-Unis, la candidate à la primaire démocrate Tulsi Gabbard a été qualifiée par Hillary Clinton de « favorite des Russes ». En Europe, la Russie est de façon quasi-systématique accusée de tous les maux : Brexit, montée des populismes, affaire Benalla, sécessionnisme en Catalogne, etc. Qu’est-ce que cette situation nous raconte de l’évolution des relations et des perceptions entre l’Occident et la Russie ? Que pensez-vous du concept de « russophobie » ?

Le terme de « russophobie » n’est pertinent que si l’on désigne par là une hostilité de principe à l’État russe. S’il s’agit d’hostilité à la Russie ou au peuple russe, le terme ne peut valoir que dans certains pays d’Europe (Pologne, Suède, Finlande, Roumanie, Etats baltes) et, naturellement, aux États-Unis, où l’héritage culturel et symbolique de la guerre froide, ce que j’appellerais la mythologie de la guerre froide, reste très puissant. Cette « russophobie » [au sens d’une hostilité de principe à l’État russe] et un héritage direct de la guerre froide. La Russie, quand elle n’est plus alignée sur l’Occident [comme dans les années 1990] redevient un ennemi idéal : principal arsenal nucléaire après les États-Unis, dépositaire des représentations de l’Adversaire les plus solidement ancrées dans la culture occidentale… Figure de l’ennemi aisément mobilisable, il est logique qu’elle soit mobilisée. A cela s’ajoute une dimension idéologique forte : Vladimir Poutine a développé une rhétorique conservatrice qui s’oppose presque point par point à la rhétorique libérale et « progressiste », largement dominante auprès des élites occidentales… Il est donc logique que ce parangon décomplexé des « valeurs conservatrices » soit perçu comme le soutien presque naturel des « forces populistes » qui, dans les pays occidentaux, contestent l’ordre libéral et, parfois, remportent les élections… Si l’Occident attise une « nouvelle guerre froide » avec la Russie, c’est d’abord et avant tout pour tenter de défendre une domination et un « ordre libéral » qui s’effritent, non pas tant, d’ailleurs, sous les coups de boutoir « des Russes » que sous l’action conjuguée de divers grands facteurs de l’évolution géopolitique et socio-économique du monde…

Il y a-t-il une réhabilitation de l’idée impériale en Russie aujourd’hui comme le pensent de nombreux commentateurs occidentaux, notamment depuis l’annexion de la Crimée, la crise ukrainienne et l’intervention russe en Syrie?

L’idée impériale est morte en Russie, tout du moins comme idéologie officielle. Il y a bien sûr des nostalgiques de l’Empire russe, des nostalgiques de l’URSS stalinienne dans toute sa grandeur « impériale » de l’après-1945… Mais ni la rhétorique, ni l’action des dirigeants russes post-soviétiques n’est mue par une quelconque idée impériale ! En revanche, la Russie est un « post-Empire », c’est-à-dire un État qui ne peut pas faire comme s’il n’était pas l’héritier d’un ensemble impérial, multiethnique et multiconfessionnel, d’un ensemble étatique dont l’éclatement, justement, est à l’origine de nombreux conflits. La solution évoquée par Soljenitsyne au début des années 1990, à savoir le repli national sur une Russie slave et chrétienne, la construction d’un État-nation grand-russe « débarrassé » des anciennes périphéries caucasiennes et centrasiatiques – le rêve de certains nationalistes russes d’aujourd’hui – est irréaliste et chimérique. Poutine le répète sur tous les tons. La Russie ne peut pas échapper à son destin de « post-Empire ». Ne serait-ce que par sa position géographique, la Russie ne peut pas rester sans prendre position dans des conflits qui éclatent dans ses confins ; sans cesse interpellée, elle ne peut tout simplement pas se barricader derrière des murailles. Près de 20% de la population de la Russie est musulmane, les migrations suivent une dynamique ascendante en provenance des pays d’Asie centrale…

Pour rester sur Soljenitsyne, celui-ci aurait un jour déclaré ceci : « Vous, les Européens, êtes dans une éclipse de l’intelligence. Vous allez souffrir. Le gouffre est profond. Vous êtes malades. Vous avez la maladie du vide. » Dans quelle mesure les valeurs de la postmodernité libérale sont-elles fustigées aujourd’hui en Russie ?

Il faut distinguer le discours conservateur officiel – celui du pouvoir et, surtout, celui de l’Eglise orthodoxe russe, ultra-réactionnaire, et la réalité de la société russe, qui n’est pas du tout épargnée par ce que Soljenitsyne désignait comme la « maladie du vide » : consumérisme, individualisme, crise de la famille et des liens de proximité, anomie sociale, détresse de nombreux jeunes… Deux grands films d’Andreï Zviaguintsev (Elena, 2011 et Faute d’amour, 2017) témoignent de cette réalité d’une manière poignante. La Russie est, si j’ose dire, une société post-moderne comme une autre…

Le discours sur les « valeurs conservatrices » est l’une des tonalités composant une idéologie patriotique largement diffusée et dont le spectre est plus large que le « conservatisme ». Le discours de Vladimir Poutine est également très emprunt d’une tonalité conservatrice qu’il revendique volontiers. Toutefois, si le discours conservateur, voire traditionaliste, est porté par certains cercles de parlementaires et d’experts (comme le célèbre Club d’Izborsk), il n’est pas très profondément ancré dans la société russe. Ainsi, plutôt que de parler d’une large adhésion aux « valeurs traditionnelles » en Russie, je parlerais d’un rejet, par une grande majorité de Russes, des entreprises progressistes occidentales souvent instrumentalisées par l’Occident pour stigmatiser la Russie en la « ringardisant » (droits LGBT, mariage « pour tous », « PMA pour toutes », etc.). Ce rejet n’est pas lié à une orientation foncièrement réactionnaire de l’opinion publique russe, ou à un attachement au « valeurs conservatrices », mais à une opposition de la majorité de se voir imposer des normes sociales très minoritaires voire marginales, sur fond de « nouvelle guerre froide ».

La popularité de Vladimir Poutine a diminué depuis la réforme des retraites de l’été dernier. De nombreuses manifestations de grande ampleur ont par ailleurs eu lieu cet été contre le pouvoir en place. Quel est l’état de l’opposition libérale en Russie ? Le poutinisme (patriotisme conservateur, méfiance à l’égard de l’Occident, discours fort sur la verticale du pouvoir, etc.) peut-il disparaître une fois le quatrième mandat de Vladimir Poutine terminé ?

La popularité de Poutine a baissé, mais elle ne s’est pas effondrée. En 2019, sa cote de confiance est passée de 70% à un étiage de 55-60%, ce qui continue de lui conférer une légitimité indiscutable. Ces chiffres ne doivent pas masquer le profond mécontentement à l’égard de la politique intérieure menée par le pouvoir, en premier lieu de la politique économique et sociale. Ainsi, plus de 70% des Russes désapprouvent la réforme des retraites (novembre 2019) et près de 65% (novembre 2019) désapprouvent le cours de la politique économique et sociale en général. Ce mécontentement social éclate dans de nombreuses manifestations et mobilisations protéiformes à travers tout le pays, un mécontentement profond dont les manifestations politiques moscovites, les plus relayées par les médias occidentaux, ne sont que l’écume. Cette grogne sociale ne débouche pas nécessairement sur une traduction politique, hormis un certain « dégagisme » qui s’exprime et peut occasionner, lors de certaines élections régionales, la défaite du « parti du pouvoir ». Il faut rappeler que le taux de participation aux élections est, en Russie, très faible, en particulier lors des élections régionales et locales, où il dépasse rarement 30%… La Russie est un pays que j’ai qualifié de « démocratiquement athée », en ce sens que seule une minorité du corps social nourrit une croyance dans le processus électoral et politique. La majorité absolue du demos russe est constituée d’abstentionnistes ou de personnes qui ne votent à la rigueur qu’à l’occasion de l’élection présidentielle, une fois tous les six ans… Dans un tel contexte, l’opposition libérale, quels que soient ses succès relatifs [en premier lieu l’élection de nombre de ses membres à l’Assemblée municipale de Moscou en septembre dernier], n’est pas en mesure d’instaurer un rapport de force politique avec le pouvoir, encore moins en mesure de devenir une force d’alternance. Il n’y a, en réalité, aucune opposition politique d’alternance en Russie aujourd’hui, aucune force qui puisse cristalliser l’apparition d’un « bloc » [au sens de Gramsci] anti-pouvoir.

J’ai beaucoup écrit sur la pérennité du poutinisme en tant que régime. Je vous renvoie à une étude publiée par l’IFRI en 2018 [Le poutinisme : un système prétorien ?]. Le poutinisme peut-il disparaître ? La question n’est pas là, car il va disparaître, avec le départ de Poutine. Mais quand Poutine va-t-il partir ?… Au bout du compte, la question qui se pose est la suivante : que va-t-il rester du poutinisme après le départ de Poutine du pouvoir et de la proximité avec le pouvoir ? Que restera-t-il de ce que j’appelle la korpokratura [la corpocratie russe] dans une génération ? Tout dépend des conditions dans lesquelles la « transition » post-Poutine va s’effectuer, ce qui dépendra étroitement du degré d’éloignement de Poutine du pouvoir transmis à ses successeurs, ou conquis par d’autres ? L’histoire de la Russie ne plaide pas en faveur d’une transition sans heurts, sans, au minimum, une révolution de palais ou une tentative de renversement, voire de putsch. Le départ de Poutine ouvrira-t-il la voie à un nouveau « Temps des Troubles » ? Beaucoup de Russes le craignent. Cette crainte les conduit d’ailleurs à continuer d’apporter leur soutien à Vladimir Poutine, alors qu’ils rejettent très largement la politique menée par son gouvernement…

Les idées exprimées dans cet article ne représentent pas forcément la position de l’Alliance Franco-Russe.

Source : Critique de la raison européenne