Les amendements à la Constitution sont évidemment le grand sujet de conversation en Russie et à l’étranger aujourd’hui. La commission créée pour y réfléchir a rendu sa copie et les députés de la Douma discutent en ce moment les changements en première lecture. La deuxième lecture devrait avoir lieu le 11 février si les délais sont respectés, puis le projet ira devant le sénat avant de revenir à la Douma, puis d’être signé par le président. Ensuite la population votera sur ce texte.

La grande question que se posent les Russes concerne l’avenir politique de Vladimir Poutine. Beaucoup ont du mal à se faire à l’idée qu’il puisse ne plus être président après 2024. Les Russes ont confiance en leur président et cette confiance ne se dément pas à plus de 71% en fin de semaine dernière selon le sondage de Vtsiom. Il faut dire que le président est l’incarnation du chef dans la culture russe, celui qui donne les ordres, récompense, punit et surtout prend ses responsabilités. Ceux qui, à l’étranger, pensent que leur pays aurait besoin d’un tel chef se trompent sans doute, mais pour la Russie c’est un bon président.

D’autre part, après avoir pris la tête d’un pays en plein chaos en 2000, il est parvenu à le redresser, puis à le stabiliser. Sur le plan économique, la Russie tire largement son épingle du jeu, malgré les sanctions imposées par les Etats-Unis suivis par l’Union Européenne. D’après Jamie Rush, économiste de Bloomberg, la croissance allemande devrait être de 0,7% en 2020, alors que de son côté, la Banque Mondiale prévoit une croissance de 1,6% en Russie la même année.

On constate donc une certaine inquiétude dans la population et ses dirigeants et certains aimeraient que les modifications de constitution puissent permettre à Vladimir Poutine de rester au pouvoir. On avait vu un tel mouvement en 2008 quand une pétition avait circulé parmi les élites demandant justement ce type de changement qui aurait permis à Poutine de se présenter pour une troisième fois consécutive aux élections présidentielles. Il l’avait refusé à l’époque, expliquant que la Russie ne faisait pas partie de ces pays qui peuvent manipuler leur constitution pour le bon plaisir d’un dirigeant.

La semaine dernière, Vladimir Poutine a été questionné à trois reprises à ce sujet.

Le 18 janvier, lors d’une rencontre avec des vétérans de la Deuxième Guerre mondial, à Saint-Pétersbourg, on lui a demandé si le changement de constitution allait permettre à une même personne de se présenter plus de deux fois aux élections présidentielles. Il a répondu : « Je comprends parfaitement le sens de votre question. Les changements produisent une inquiétude dans l’esprit des personnes soucieuses de stabilité politique. Je le comprends très bien, mais à mon avis il serait plus inquiétant de revenir à ce qui se passait au milieu des années 80, quand les dirigeants du pays, les uns après les autres occupaient leur poste jusqu’à la fin de leurs jours, et s’en allaient sans se soucier de la transmission du pouvoir. Je vous remercie, mais il ne faut pas retourner à ce qui se passait alors… »

Quelques jours plus tard, lors d’une réunion à Ousman, dans la région de Lipetzk, la question lui était posée différemment. Peut-on envisager d’aller vers un régime parlementaire qui vous permettre de conserver un rôle important sur la scène politique ? Réponse : « En théorie, c’est possible, mais ma réponse est non… ». Poutine expliquait ensuite que le système de partis russe n’avait pas encore la maturité des partis des démocraties plus anciennes et qu’il s’agissait trop souvent de partis réunis autour d’un homme (il citait le LDPR de Vladimir Jirinovski en exemple), tout en ajoutant que dans certains pays, des partis ayant une longue expérience de la démocratie (certains ont plus de cent ans) parfois ne pouvaient pas s’entendre sur la composition d’un gouvernement et laissaient le pays sans gouvernement pour des périodes pouvant aller jusqu’à six mois. Une telle situation serait désastreuse pour un pays de la taille de la Russie. Des experts étrangers, d’ailleurs, estiment que le système parlementaire de leur pays est en crise.

Le même jour, dans la soirée, le président rencontrait des étudiants à Sochi, la question revenait et une étudiante demandait à Poutine s’il n’envisageait pas de devenir une sorte de tuteur du nouveau président pendant une période de transition. Elle faisait allusion à ce qui s’est passé à Singapour ou au Kazakhstan. Réponse de Vladimir Poutine : « Un pays comme la Russie a besoin d’un président fort. Ce que vous proposez affaiblirait le président. Chaque pays a ses habitudes politiques, sa culture, mais chez nous, cela équivaudrait à instaurer un double pouvoir. Cela ne conviendrait pas à la Russie ».

Trois fois non, donc… En 2024, Vladimir Poutine s’en ira et c’est pourquoi dès aujourd’hui il s’occupe de la transmission du pouvoir.