Lundi matin, les bourses asiatiques ont ouvert en forte baisse, en grande partie en raison de la chute des cours du pétrole. Les marchés européens ont suivi le mouvement. La chute des prix du pétrole, quant à elle, faisait suite à l’impossibilité de l’OPEP+ (OPEP plus Russie) de trouver un compromis sur une baisse de la production. Les premiers commentaires mettent en avant la crise sanitaire du Covid-19. Ce n’est, à mon avis, qu’une partie de l’explication et pas la plus importante. J’y vois même plutôt un élément de la mise en place de circonstances nouvelles.

Il s’agit d’un premier pas vers une recomposition de la situation géopolitique en général. Et c’est du côté des Etats-Unis qu’il faut chercher l’origine de la dissension russo-saoudienne qui a mené à l’échec de la réunion de Vienne ce vendredi.

Pour Patrice Geoffron, professeur de Sciences Économiques à l’Université Paris Dauphine et directeur du Centre de Géopolitique de l’Energie et des Matières Premières (CGEMP), « la période actuelle confirme que le prix du baril échappe à toute forme de régulation efficace, cela depuis l’avènement des Etats-Unis au premier rang mondial des producteurs. Ce qui pourrait constituer une donnée de la décennie nouvelle ».

Parmi les dernières interventions américaines en Europe, on notera la promesse de Mike Pompeo d’un soutien d’un milliard de dollars à « l’Initiative des Trois Mers », un forum économique de douze pays européens reliant la Baltique à l’Adriatique et à la Mer Noire comprenant une majorité de pays de l’ancien « Bloc de l’Est ». L’objectif des Américains est évidemment de contrer l’influence de la Russie, de Gazprom et de Rosneft, dans ces pays afin de favoriser les achats de gaz et de pétrole de schiste américains.

Mais, en général, les USA utilisent plutôt l’arme des sanctions économiques et financières pour pousser les intérêts de leurs entreprises.

Le président de la commission économie et énergie du Bundestag, Klaus Ernst réagissait déjà l’année dernière aux interventions du nouvel ambassadeur des Etats-Unis en Allemagne, Richard Grenell qui menaçait de sanctions les sociétés participant au projet « Nord Stream II ». Il expliquait, en substance, que l’Allemagne n’était pas une colonie américaine et que seuls les Etats-Unis bénéficiaient des sanction économiques et financières contre la Russie.

Plus tard, c’est Caroline Galacteros qui s’insurgeait contre le « suivisme » des dirigeants français : « J’aimerais tant croire que notre président a pris conscience qu’il lui fallait urgemment s’affranchir des réseaux néoconservateurs qui noyautent son administration (comme d’ailleurs celle de Donald Trump) et voient en la Russie à jamais une ennemie de l’Europe. Cette vision fossilisée, téléguidée depuis Washington, a l’avantage d’empêcher l’UE de se rapprocher de Moscou, et donc celui de la garder stratégiquement mineure et sous contrôle atlantique exclusif ».

La Russie a, jusqu’à présent cherché à s’adapter à tous les obstacles mis sur sa route et d’ailleurs avec succès. Mais la situation actuelle lui offre une opportunité de reprendre la main, de cesser de suivre et de s’adapter, pour prendre la direction des opérations.

Cette nouvelle situation tourne autour de la situation politique, économique et financière de l’Occident. Sur le plan politique, l’instabilité de l’Union Européenne, le chaos aux Etats-Unis suite à la tentative de destitution du président Donald Trump, une campagne des primaires de nouveau marquée par les manipulations au sein du parti Démocrate pour écarter deux prétendants qui ne plaisent pas au pouvoir financier, Bernard Sanders et Tulsi Gabbard, l’aventurisme turc en Syrie, au Moyen Orient et en Lybie, ne peuvent plus cacher les manipulations des banques centrales, en particulier la FED qui tiennent à bout de bras des marchés financiers dont on commence à réaliser qu’ils sont scandaleusement surévalués alors que la FED, précisément, a brulé ses dernières cartouches en fait de QE et de manipulation des taux d’intérêt. On commence à lire des allusions à « Weimar » dans les articles de certains commentateurs financiers comme Bruno Bertez de la « Chronique Agora ».

Le plus grand risque pour l’Occident aujourd’hui réside dans la surévaluation des actifs financiers et la dette globale.

C’est cela qui donne à la Russie la possibilité de faire entendre sa voix, et le premier mot qu’elle a prononcé dans ce cadre, c’est NON.

Elle l’a fait jeudi dernier en réponse à Recep Tayyip Erdogan qui venait quémander son soutien en Syrie après les revers de l’armée turque face aux troupes de l’état syrien. Vladimir Poutine lui a imposé un accord en forme reddition en rase campagne.

Elle l’a fait de nouveau à Vienne, vendredi, en réponse à l’Arabie Saoudite qui lui demandait d’accepter une nouvelle réduction de sa production de pétrole, signant par-là, vraisemblablement, la fin de l’OPEP. Non seulement la Russie a répondu non, mais elle a fait savoir qu’elle était prête à supporter des prix encore plus bas pendant une période significative.

Pour Dean Baker, codirecteur du CERP (Centre pour la recherche économique et politique) à Washington : « Il se peut que certains producteurs russes puissent faire des bénéfices à un tel prix, mais dans le reste du monde, l’extraction de brut revient beaucoup plus cher. Et ce qui est parfaitement évident, les producteurs américains de pétrole de schiste ne pourront même pas rentrer dans leurs frais si le brut ne coûte que 30 dollars le baril. Il n’y a aucun doute là-dessus ».

Et d’ajouter que, même avec un prix de 45 à 50 dollars le baril, les producteurs américains auraient beaucoup de difficultés pour gagner quoi que ce soit.

L’Arabie Saoudite a répliqué en annonçant une augmentation de sa production et des rabais sur les prix. Combien de temps pourra-t-elle tenir sans réaction de sa population qui profite des revenus du pétrole ?

La Russie fait l’objet d’attaques incessantes depuis 1991. On lui reproche globalement… d’exister et de prétendre à décider elle-même de son futur. La coupe est pleine et les circonstances se prêtent à une réaction ferme. Lorsque vous devez faire face à un ennemi puissant, il est important de localiser précisément ses points faibles. Le point faible de l’Occident, aujourd’hui, ce sont ses marchés financiers, en raison du poids de la dette.

Depuis plus de trois ans les Etats-Unis ont tout mis en œuvre pour asseoir leur domination sur le marché de l’énergie et surtout depuis l’arrivée de Donald Trump au pouvoir. Le pays a dépensé des milliards de dollars pour développer son industrie d’extraction afin de devenir le premier producteur mondial de pétrole. Mais cette position est faible car elle dépend trop de prix élevés.

De son côté, la Russie est l’un des pays qui ont le pétrole est le moins cher à extraire. Le prix de revient du baril, taxes comprises est voisin de 20 dollars. L’Arabie Saoudite a un prix d’extraction du même ordre mais si on y ajoute ses besoins budgétaires le résultat est beaucoup plus élevé.

La Russie peut supporter une période de prix bas assez longue parce que son coût d’extraction est bas, mais aussi parce que les fluctuations du rouble amortissent le choc, qu’elle vend de plus en plus son pétrole en devises autres que le dollar et que son industrie pétrolière est extrêmement peu endettée en dollars, au contraire des sociétés pétrolières américaines.

Or un bras de fer avec le Kremlin dans le domaine de l’énergie mettrait gravement en péril l’équilibre du système financier occidental. L’industrie pétrolière américaine est assise sur un monceau de dettes qui ne seront pas remboursées si les cours du pétrole ne remontent pas. Si ces dettes ne sont pas remboursées, on connaitra tôt ou tard, comme en 2008/2009 des faillites en série.

La Russie semble maintenant en position de dicter les conditions dans lesquelles elle acceptera les accords qui lui seront proposés, ceci en pleine période électorale. En voilà une vraie ingérence dans les élections américaines !

Les marchés vont se calmer après une période d’ajustement. Mais ce sera temporaire. Les causes de la crise de 2008/2009 n’ont pas été traitées et une nouvelle crise se prépare. Mais cette fois, la Russie est bien mieux armée pour y résister, voir en tirer profit.