Le monde vit une crise économique unique dans l’histoire récente. Elle est unique car elle ne finira pas sans conséquences importantes. En 1998 et en 2008, nous en étions certains : la crise passera tôt ou tard et tout redeviendra comme avant. Mais après 2020 rien ne sera plus comme avant. Le monde va changer et notre vie de tous les jours changera également. Celui qui le comprendra le plus rapidement et le plus précisément fera partie des gagnants.

Essayons de réfléchir ensemble.

Aujourd’hui, au milieu du mois d’avril, plusieurs secteurs de l’économie souffrent particulièrement, les autres paniquent et leur destin est également de pâtir de la crise (la panique tue plus de business que la crise elle même). Mais il y a un secteur de l’économie qui ne panique pas et qui ne souffre pas. Dans le pays, mes amis, la campagne des semailles bat son plein. Les moteurs des tracteurs ronflent sur les champs encore humides. Les investisseurs s’affairent autour de projets agricoles comme des oiseaux sur la terre fraichement labourée. Ils furètent : où y a-t-il de la terre, quel est son statut, combien peut-on en acheter ou en louer d’hectares ? Vers l’automne nous nous retrouverons dans une situation paradoxale : les « kolkhoziens » tous seuls, vont tirer les indices économiques à la hausse, les autres secteurs vont les tirer vers le bas comme des poids morts.

Nous savons tous, évidemment, que la nourriture est la seule chose indispensable. Mais regardez ces changements intéressants. Dans le modèle économique ancien, ceux qui travaillaient directement la terre : les conducteurs de tracteurs, les fermiers et autres semeurs étaient les moins bien payés. La marge principale revenait au maillon final de la chaîne à savoir les restaurateurs, les réseaux de distribution et d’autres professionnels du conditionnement qui mettaient un petit morceau de fromage dans un emballage pathétique. La crise renversera le système, les derniers seront les premiers.

C’est la télé-réalité qui a porté le premier coup au secteur de la restauration, avant la crise. La caméra s’engouffrait dans une cuisine où elle montrait, de la saleté, de la pourriture et des cafards. Tout le monde a souffert, ceux chez qui il y avait des cafards et ceux chez qui il n’y en avait pas. Le consommateur a réagi tout de suite et il est allé en ligne. La livraison de plats à domicile est devenue la norme, et pas seulement à Moscou, un an ou deux avant la pandémie. Et peu importe que cette nourriture vienne du même restaurant : c’était une réaction de rejet instinctif. Ceux des restaurateurs qui ont surfé à temps sur la tendance ont gagné. Les autres ont dû se résigner aux salles à moitié vides. Pendant la pandémie ils ont fermé, ils ne rouvriront pas.

Les applications qui organisent le flot des commandes et des livraisons à domicile ont gagné encore plus.

Et le commerce ? D’un côté, tout va bien, comme d’habitude. D’un autre côté le commerce subit sous nos yeux des changements incroyables.

Avant la crise, le commerce, c’était les grandes réseaux de magasins pratiquant des prix modérés et les jeux éternels autour des positions sur les rayons. Ton produit sera-t-il vendu ? Tout dépendait du rayon sur lequel il se trouvait. Les producteurs se plaignaient de conditions de servitude imposées, mais tout le monde allait dans ces magasins (ou aller ?). Pendant la crise, le consommateur qui était obligé d’acheter en ligne a découvert qu’il n’y avait plus de rayons et que l’on pouvait commander la nourriture ailleurs que sur le site de ce magasin qu’il fréquentait avant la pandémie. Une liaison directe entre le producteur et le consommateur s’est créée. Les agriculteurs qui ont réussi à gagner la confiance des acheteurs ont fait d’énormes profits. La situation précédente ne reviendra plus. Le bénéfice s’est déplacé des réseaux vers les plateformes de vente en ligne et ce qui est encore plus important, vers le producteur. L’âge d’or arrive pour l’agriculteur ou l’investisseur agricole.

Mais il se passe un phénomène encore plus sérieux qui est lié à la terre. Allez sur les sites immobiliers et regardez quels sont les prix de location d’une maison en banlieue. Pour 50.000 roubles par mois, vous ne trouverez plus qu’une vieille bicoque sans chauffage. Pour un bien correct, il faut compter 100.000 roubles (environ 1.250 euros) et jusqu’à cinq fois plus. Tout à fait récemment on louait dans ces endroits, une maison normale pour 10 à 15.000 roubles (environ 220 euros). La population s’est précipitée en dehors de la ville, c’est compréhensible. Beaucoup de gens achetaient de l’immobilier à l’étranger ou passaient d’un hôtel à l’autre. Maintenant c’est interdit. Cela a évidemment poussé la demande. Mais réfléchissez, nous vivons la première crise de l’histoire où l’immobilier de banlieue monte alors qu’il tombait en premier dans les crises précédentes. Ne nous trompons pas, cela cache quelque chose de beaucoup plus profond.

La crise des mégapoles a commencé avant la pandémie. Cette dernière ne fait qu’accentuer le problème. Malgré toutes les astuces technologiques et d’urbanisme, une ville trop grande devient vite impossible à gérer : chaque nouvelle augmentation des services et des unités d’infrastructure exige de plus en plus de nouveaux individus. Il faut du monde pour conduire trains et bus, pour surveiller les rails et les routes. Les réseaux de distribution d’eau, de gaz et d’électricité ont besoin d’entretien, il faut nettoyer les parcs. Même l’informatisation de la vie dans une grande ville provoque paradoxalement l’accroissement des couches de services. Les coursiers, ces gens sans droits, les esclaves de l’ère digitale remplissent les rues. La mégapole devient toxique. Quoique l’on fasse dans les grandes villes, elles s’agrandissent sans contrôle. Le pire est qu’elles ne créent pas d’emplois de haute technologie, mais de basse qualité qui ne demandent aucun savoir-faire. Un homme qui accepte ce type de travail reste pauvre toute sa vie et s’il arrive quelque chose à l’économie, il est condamné à la famine. C’est ainsi que le système économique brise le destin de millions de gens.

La pandémie accélèrera le processus de décomposition de la mégapole et de relocalisation de la population sur les grands espaces de notre pays. Les savoir-faire du travail à distance acquis pendant le confinement trouveront leur application. Ici aussi la pyramide des profits s’inverse sous nos yeux. Avant, les profits emplissaient les poches des propriétaires d’espaces de bureau. Maintenant les employeurs vont comprendre que l’absence physique des employés n’est pas nuisible aux affaires et qu’ainsi on ne doit pas payer de loyer. Nombreux sont ceux qui ne reviendront pas dans leur bureau et dans les villes. Le profit se fera dans les scieries, les usines de ciment locales, il ira dans les poches des chefs de chantier. Les grandes villes qui verront baisser leurs revenus fiscaux, vont commencer à s’étioler. Que faire avec des millions de mètres carrés dans des boites en béton ? Ce sera le problème à résoudre par le monde post-crise.

Il y a deux ans, j’ai appelé à investir dans la terre et dans sa propre infrastructure de vie à la campagne en général. Bravo à ceux qui m’ont écouté. Mais que faire aujourd’hui pour de nouveau se retrouver avec un coup d’avance ?

Ne nous arrêtons pas aux détails et regardons encore une fois ce qui nous attend dans le nouveau monde parfait d’après crise. Nous verrons la primauté de la production sur à la distribution. Nous verrons un nouveau modèle et un nouveau rôle pour cette distribution : pour le moment, elle repose presque exclusivement sur des services informatisés. Ne pas savoir utiliser un smartphone sera aussi bizarre que de ne pas savoir lire ce qui est écrit sur les billets de banque. Mais, plus important, les Spécialistes vont jouer un rôle incroyablement accru, agronomes, ingénieur électriciens, informaticiens. Le secteur du travail non qualifié va se dégonfler. Il est déjà évident aujourd’hui qu’à la place du modèle « livraison par courriers » le modèle « retirer vous-même » à des points de distribution qui se multiplieront, deviendra prépondérant.

Notons en passant qu’il sera amusant de voir comment ce que l’on voyait hier comme des préfigurations du futur disparaitra avant d’être apparu. On nous disait : « ne possédez rien, louez ». Au lieu d’avoir sa propre voiture « voilà des services de partage de voitures », au lieu de son propre immobilier, « voici la location perpétuelle ». Il n’en sera plus ainsi. Demain sera le jour des petits propriétaires qui habitent dans leur propre maison et qui se déplacent dans leur voiture. La pandémie nous a fait découvrir ce qu’il aurait fallu faire avant : propriété personnelle uniquement, aucune « utilisation commune ». Bien sûr, les capitalistes urbanistes aimeraient avoir une génération de gens sans possessions et par conséquent sans droits particuliers, une sorte de consommateur idéal de l’époque « cyber punk ». Mais non…

Tout ceci veut dire que la seule chose dans laquelle il faut investir, c’est dans soi-même, dans ses compétences et dans sa santé. Vous devenez un élément systémique de la nouvelle économie, vous personnellement. Bien sûr, à condition de savoir jouer selon ces règles. Posséder un savoir étendu, faire constamment des études, travailler beaucoup et, dans toute la mesure du possible, ne pas être malade.

C’est facile à dire, mais qu’est-ce que veut dire, par exemple, « faire des études », si le système d’enseignement traditionnel chez nous ou en occident, peu importe, ne fonctionne plus ? Cela veut dire : acquérir de nouvelles connaissances soi-même, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. Un peu par vidéo sur Youtube, un peu dans une bibliothèque « online », un peu dans des formations de courte durée et même à distance. Il vaut mieux avoir trois et si possible cinq secteurs de compétence. Vos connaissances vieilliront en un an. Vous serez constamment licenciés mais tout de suite réembauché si vous savez évoluer. Le mauvais prétexte : « après quarante ans le cerveau ne fonctionne plus, je veux de la stabilité », ne fonctionnera plus. Il n’y aura aucune stabilité.

Oui, c’est une vie intéressante, mais pas facile. Il n’y aura plus de gros profits ni d’ailleurs de folie du crédit. Vous allez vivre sur ce que vous aurez gagné aujourd’hui. Au lieu de passer les vacances en Turquie, vous ferez une promenade en forêt pour ramasser des champignons. Au lieu d’une salle de cinéma, vous regarderez des films en « VOD ».

Ce sont les entreprises digitales qui vont gouverner le monde. Essayez de leur plaire !

Evgueny Arsukhin – pour « Komsomolvskaya Pravda » (traduit du russe).

Les vues et les opinions exprimées dans cet article ne représentent pas forcément celles de l’Alliance Franco-Russe.