Résumé des épisodes précédents

Suite à la baisse du niveau d’activité mondial en raison de la pandémie, les cours du pétrole baissent fortement.

L’OPEP+, dans une réaction maintenant habituelle, se réunit pour décider de nouvelles baisses de production pour maintenir les cours.

Le 6 mars, à Vienne, la Russie refuse de participer à une nouvelle baisse qui n’est pas la bonne solution au problème.

L’Arabie Saoudite se lance aussitôt dans une guerre des prix, proposant son pétrole avec des rabais importants sur des prix déjà déprimés.

Nouveaux développements

Après une courte période de chaos et une baisse très importante des prix, les principaux pays producteurs de pétrole se sont mis d’accord sur une réduction de la production. La décision était nécessaire : sous les effets des mesures prises dans le monde entier pour tenter de contenir l’épidémie, et notamment l’arrêt du transport aérien de passagers et la chute du trafic routier, la demande mondiale de pétrole a chuté de plus de 27 millions de barils par jour (bpj), soit de près de 30%. Donald Trump lui-même était intervenu auprès du président russe et du roi d’Arabie Saoudite.

Les pays de l’OPEP+ se sont mis d’accord sur des réductions très importantes en trois étapes d’ici avril 2022 : 9,7 puis 8, puis 6 millions de barils par jour. La Russie et l’Arabie Saoudite supporteront les plus gros quotas, mais, et c’est là la nouveauté, les Etats-Unis ont accepté de réduire leur production de 2 millions de bpj tout en compensant les montants que le Mexique a refuser d’accepter, soit 0,3 millions de bpj. L’objectif de la Russie, que l’on a accusée d’avoir lancé une « guerre du pétrole », était précisément de forcer les Etats-Unis à participer à une réduction de production alors que sa production de pétrole de schiste bénéficie depuis dix ans des mesures de soutien des prix auxquelles elle n’apportait pas sa contribution. Pendant cette période, la production de pétrole de schiste américain, grâce à un accès quasi illimité au crédit, avait atteint un niveau de 8 millions de bpj.

Les baisses de production décidées par les pays de l’OPEP+ sont très importantes. Les baisses de production provoquées naturellement par l’état du marché sont encore plus importantes. Mais la baisse de la demande elle-même est encore plus forte et tout à fait immédiate, elle. Et tout le monde sait maintenant que les prévisions de reprise en « V » de beaucoup de banques d’affaires sont totalement irréalistes.

Pour l’Agence Internationale de l’Energie, la baisse annoncée ne pourra en aucun cas compenser la baisse de la demande. Cependant, elle considère l’accord comme un « bon départ » qui permettra de ralentir l’augmentation des stocks.

Pour Huang Xiaoyong, le directeur du Centre pour la Sécurité Energétique Internationale de l’Académie des sciences sociales de Chine : « La pandémie a provoqué une baisse de consommation très supérieure à ce que l’on attendait. Par conséquent, l’accord permettra de stabiliser les prix en évitant une baisse plus profonde. Pour le moment, la Chine est le pays qui a le mieux endigué la pandémie et son économie redémarre lentement. Cet accord qui participe à la stabilisation des marchés de l’énergie et des marchés financier favorisera la tentative chinoise de relancer son économie ».

Pour Mikhaïl Belyaev de l’Institut d’études stratégiques russe, l’accord a des avantages et des inconvénients, mais c’est un bon compromis qui convient à tout le monde, y compris la Chine. La Chine s’est assuré récemment des approvisionnements à bas prix et elle va pouvoir puiser dans ses réserves pour relancer son économie.

La plupart des analystes se félicitent que l’accord ait au moins apporté une certaine stabilité aux marchés. Les gros pays consommateurs se félicitent des prix bas, mais, avant tout, personne ne veut des crises géopolitiques ou des conflit régionaux qui pourraient naître de fluctuations trop importantes des prix.

L’accord OPEP+ a été approuvé par les présidents russe Vladimir Poutine, américain, Donald Trump et le roi Saoudien Salman bin Abdul-Aziz Al Saud qui ont eu une conversation téléphonique après l’annonce du résultat des négociations. Plus tard, Donald Trump a appelé Vladimir Poutine pour le remercier d’avoir coopéré avec l’Arabie Saoudite et les autres pays producteurs.

Mais les sociétés américaines du secteur ne sont pas tirées d’affaire pour autant.

Les prix devraient rester durablement bien en deçà des coûts de production de nombreux producteurs américains (en moyenne, aujourd’hui, 45 dollars le baril) et pourraient, d’après les analyses de la société de conseil américaine Rystad Energy, entraîner la disparition aux Etats-Unis, de 240 000 emplois liés au pétrole cette année, soit environ un tiers des effectifs des gisements pétroliers.

Artem Abramov, responsable des schistes chez Rystad Energy explique que « les producteurs de pétrole de schiste sont confrontés à des fermetures de puits et à une « détresse financière » à l’échelle de l’industrie ».

Comme nous l’avons vu dans notre article précédent, « Whiting » producteur du Dakota a été le premier à invoquer la protection du « chapitre 11 » en raison d’une échéance de plus de 250 millions de dollars. Après lui, c’est Occidental Petroleum, le numéro un du schiste qui est incapable de rembourser une dette de 40 milliards contractée pour racheter un de ses concurrents. L’agence de notation Moody’s a rétrogradé ses obligations au niveau le plus bas (spéculatif).

Le principal fournisseur américain de services de fracturation Halliburton basé à Denver (Colorado), a jeté l’éponge fin mars après avoir licencié 3 500 ouvriers.

Goldman Sachs prévoit une nouvelle baisse des cours dans les semaines à venir, en raison du niveau actuel des stocks. C’est également le niveau des stockages qui pousse certains opérateurs d’oléoducs à poser des conditions au chargement de quantités supplémentaires dans leurs infrastructures.

Certains acteurs du marché et pas des plus petits commencent même à réclamer des mesures de contrôle de la « Texas Railroad Commission », organisme de coordination de la production d’énergie au Texas. Le « Wall Street Journal » du 15 avril dernier rapportait les paroles de Scott Sheffield, dirigeant de « Pioneer Natural Resources » : « Si la TRC ne met pas en place un contrôle à long terme, nous allons disparaître en tant qu’industrie comme a disparu l’industrie du charbon ». Une déclaration qui a évidemment soulevé des hauts cris chez ses confrères, vous pensez, un contrôle administratif au pays de la liberté d’entreprise !

Pourtant, Matt Gallagher, président directeur général de « Parsley Energy », un des gros producteurs de l’Ouest du Texas, demande, lui aussi, une intervention de l’Etat pour stabiliser le marché du pétrole de schiste.

La situation est telle que certaines banques ont commencé à mettre sur pied des sociétés destinées à gérer les actifs pétroliers de leurs débiteurs insolvables. Selon des estimations sérieuses, les sociétés d’extraction de pétrole de schiste américaines auraient des dettes consolidées de l’ordre de 200 milliards de dollars. Des banques comme JPMorgan Chase, Wells Fargo, Bank of America ou Citigroup préfèrent donc prendre le contrôle de leurs débiteurs défaillants plutôt que d’essayer de vendre des sociétés qui, dans les circonstances actuelles ne trouveraient pas preneur.

Elles vont avoir besoin d’une autorisation spéciale de la Réserve Fédérale et envisagent des durées de portage de l’ordre d’une année. Cette mise en place devrait prendre plusieurs mois, ce qui laisse aux débiteurs jusqu’à l’automne pour mettre de l’ordre dans leurs comptes.

Tout ceci montre que loin d’être une opération russe de déstabilisation de l’économie des pays occidentaux, la réaction de Vladimir Poutine était fondée sur un désir de voir cette économie se stabiliser. Personne n’a besoin d’un effondrement économique général et surtout pas la Russie qui n’a pas encore totalement rétabli sa situation intérieure, bien que l’opération soit en bonne voie.

Nombreux sont ceux qui, dans les milieux politiques et dans les médias ont accusé la Russie de chercher à semer le chaos, mais ce que l’on dit des autres en dit plus sur soi-même que sur les autres.

Il est plus que temps, pour les pays de l’Union Européenne de prendre leurs distances avec le partenaire américain. La campagne présidentielle ne bat pas encore son plein pour cause de pandémie, mais si les prévisions mentionnées plus haut concernant le marché américain du pétrole de schiste devaient se réaliser, ce que je crains, le président-candidat qui devrait justifier alors de son échec économique risquerait d’accuser à nouveau la Chine de tous les maux, comme il vient de le faire pour cacher l’échec de son administration dans la lutte contre la pandémie. Tout ceci n’augure rien de bon pour les relations internationales en 2020.