Le bateau de Gazprom « Academic Cherskiy » poseur de tubes a atteint hier l’île de Bornholm, zone où la société suisse « Allseas » avait abandonné le chantier du Nordstream II sous la menace de sanctions américaines. La société russe a annoncé il y a plusieurs mois déjà son intention de terminer le gazoduc. De leur côté, les Etats-Unis ont menacé d’intensifier leurs sanctions au cas où le chantier redémarrerait. Il est fort peu probable que cela arrête les sociétés russes. Qu’en sera-t-il des sociétés européennes qui, abandonnées par leurs gouvernements respectifs ont déjà reculé de nombreuses fois devant les menaces américaines.

Pourtant, nous rappelle Eugène Berg, l’Union Européenne ne s’est pas toujours « couchée » devant les Etats-Unis. Et cela a payé !

L’affaire du gazoduc sibérien

En 1980, en dépit de l’affaire afghane à laquelle les Etats-Unis avaient réagi en édictant une série de sanctions[1], la France et la RFA ouvrirent des négociations visant à doubler la fourniture de gaz soviétique à l’Europe, depuis le gisement d’Ourengoï en Sibérie. A l’époque l’URSS ne fournissait que des quantités modestes de gaz naturel à l’Europe, 2,5 milliards de m3 à l’Autriche, 4 à la France, 7 à l’Italie et 11 à la RFA.[2] Alors qu’aujourd’hui la Russie fournit, selon les années 150 à 170 milliard de m3 de gaz à l’Europe.

Les États-Unis expriment aussitôt leur réticence, refusant une dépendance énergétique trop forte de l’Europe vis-à-vis de Moscou, trop de transferts technologiques et par-dessus tout des transferts financiers substantiels à l’URSS, dont ils pensent qu’ils l’inciteront à s’armer davantage au détriment du bien-être de sa population. Preuve que le mot de Marx avait quelconque consistance, « l’histoire se répète toujours, une première fois comme tragédie, une seconde comme comédie »… Le secrétaire d’État, le général Alexander Haig résuma la question : « pas question que l’Europe subventionne l’économie de l’URSS alors que les États-Unis dépensent des milliards de dollars en armement pour se protéger de la menace soviétique »[3]. Les premiers contrats sont néanmoins signés en octobre 1981, incluant la participation de l’Europe à la construction du gazoduc. Une vingtaine de sociétés européennes comme Mannesmann, Ruhrgas, Deutsche BP, Snam ( ENI), Finsider  ( IRI), Nuovo Pignone, GDF, Creusot-Loire, OemV, Algemene Bank Nederland, Amsterdam Rotterdam Bank, Banca commerciale Italiana, dont 13 filiales de sociétés américaines, participent à ce consortium.

À la suite de l’instauration de la loi martiale en Pologne, Ronald Reagan décrète des sanctions économiques contre l’URSS le 13 décembre 1981, qui interdisent aux sociétés américaines de réexporter vers l’URSS la technologie américaine liée au secteur énergétique, lorsqu’elle était destinée à un pays tiers. C’est l’asphyxie graduelle des relations énergétiques euro-soviétiques qui est en réalité planifiée.

La CEE s’opposa ouvertement aux sanctions américaines !

En janvier 1982, Français et Allemands signent tout de même avec Soyouz gaz, malgré les très fortes pressions américaines. Le 18 mars, un émissaire américain exige de la France « la suppression de toute subvention de crédits à l’exportation à destination de l’URSS, et la suspension de toute garantie publique aux crédits accordés à ce pays ». Le 14 mai, François Mitterrand déclare à Hambourg devant un parterre d’industriels : « Nous ne sommes pas en guerre (contre l’URSS) ; le blocus économique est un acte de guerre qui, d’ailleurs, ne réussit jamais, sauf s’il représente la première phase d’une guerre gagnée ; isolé, il n’a pas de sens ».

Le 18 juin 1982, après un G7 animé à Versailles, Reagan décrète cette fois l’embargo total contre l’URSS sur le secteur gaz-pétrole, y compris pour les sociétés étrangères travaillant sous licence américaine. Les sanctions sont qualifiées de « vexatoires, injustes, dangereuses et attentatoires au principe de souveraineté », par François Mitterrand. Le 29 juin 1982, le Conseil européen déclare que : « Le maintien d’un système ouvert de commerce mondial serait gravement compromis par des décisions unilatérales, avec effet rétroactif [et] par des tentatives d’exercer une compétence juridique extraterritoriale (…) ».

Non seulement les Dix refusent d’appliquer les sanctions, au nom de leur souveraineté, mais ils adoptent des contre-mesures draconiennes, allant de la réquisition pure et simple du matériel destiné à l’URSS, jusqu’à des poursuites pénales contre ceux qui appliqueraient les sanctions américaines. Les États-Unis réagissent à leur tour en révoquant toutes les licences d’exportation, notamment de Dresser-France, de Creusot-Loire et de leurs filiales. Finalement, des inconvénients économiques se font sentir aux États-Unis mêmes, où les initiatives de Reagan apparaissent plus comme des sanctions contre l’Europe que contre l’URSS. Prenant prétexte de la libération de Lech Walesa en Pologne, Reagan lève les sanctions le 13 novembre 1982 et rétablit les licences. Business oblige.


[1] Les sanctions économiques, la doctrine Carter, la nouvelle stratégie nucléaire américaine. Ayant décidé l’arrêt de leurs exportations de céréales et de hautes technologies (forages en offshore), afin de mieux résister aux lobbys intérieurs décident de boycotter les Jeux Olympiques de Moscou de mai 1980. Retour symbolique de l’enregistrement des jeunes pour la conscription.

[2] L’affaire du gaz sibérien, Georges Sokoloff, Politique internationale N° 13 , auteur de « L’économie obéissante, décisions politiques et vie économique en URSS », Calmann-Lévy, 1976

[3] Michel Tatu « Les relations Est-Ouest : gérer la tension » Politique Etrangère, 1981, N°2 pp 287- 298.