Ce traité a été signé à Helsinki en mars 1992 par 23 pays de l’OSCE. Il a été préparé avec la participation active de la Russie qui le considère comme un instrument important de renforcement de la sécurité et de la confiance. Le traité prévoit un programme de survol, par des avions non armés, du territoire des tous les pays signataires qui sont maintenant au nombre de 30. L’objectif de l’accord est de permettre de contrôler le respect par les pays membres de leurs engagements internationaux existant comme de ceux à venir, dans le domaine des armements.

Depuis quelques années, les Etats-Unis accusaient la Russie d’appliquer le traité de façon restrictive. En 2017, les USA ont imposé des restrictions de survol de leur territoire par des avions russes. Quelques mois plus tard, la Russie a riposté avec des mesures du même type.

Les Russes reprochent aux Américains d’avoir, entre autres, introduit des limites au survol de Hawaï, des interdictions de survol des îles Aléoutiennes et une altitude minimum de survol par les avions d’observation russes. Les Russes ont répliqué en interdisant le survol de Kaliningrad et de la zone frontière entre la Russie et la Géorgie.

Vendredi 22 mai, Washington a donc annoncé sa décision de quitter l’accord, l’un des derniers auxquels ils participent encore. Les Américains ont, selon leur habitude essayé de faire porter la responsabilité de leur décision à la Russie et ajouté qu’ils reviendraient sur leur décision si Moscou remplissait toutes leurs exigences. Réponse du Kremlin : « Ceci est un ultimatum et ce n’est pas la bonne façon de lancer des négociations ».

Selon les termes du traité, la décision deviendra effective dans six mois. C’est un nouveau pas vers la destruction de l’ensemble du système international de contrôle des armements. Le pas suivant, serait l’abandon du nouveau traité START qui vient à échéance en 2021.

Il est difficile de prétendre que cette mesure soit une surprise, après tous les renoncements récents des Etats-Unis à leurs engagements internationaux. Washington a exigé des autres membres de l’OTAN qu’ils soutiennent leur décision. Sur ce point, les résultats sont mitigés. La ministre allemande de la défense, Annegret Kramp-Karrenbauer, a annoncé que son pays demeurerait dans l’accord. De son côté, le ministre des affaires Etrangères Heiko Maas a annoncé qu’il regrettait la décision américaine et qu’il essaierait de leur faire réviser leur position.

La position de Moscou n’est pas encore tout à fait claire. Alexandre Alimov, adjoint du représentant de la Fédération de Russie aux Nations Unies à Genève a déclaré aux « Izvestia » qu’il « ne voyait pas quel pourrait être l’intérêt des Etats-Unis à détruire complètement le système international d’accords sur le désarmement ». Pour Sergei Ordjonikidze, président du Conseil de coopération internationale et de diplomatie : « du point de vue de la sécurité des relations internationales, ce serait une grosse erreur des dirigeants américains. Cette décision va marquer le début d’une nouvelle course aux armements ».

Pour Richard Weitz, expert du Club Valdaï, cité par les « Izvestia », Moscou pourrait aussi se retirer de l’accord, mais ce faisant, elle perdrait la possibilité de surveiller les bases américaines en Europe.

Dimitri Souslov, directeur adjoint de l’Ecole Supérieure d’Economie, et également expert du club de Valdaï, pense qu’« il ne serait pas recommandable pour la Russie de rester dans l’accord, dans le cas où les Etats-Unis en sortiraient, car les pays de l’OTAN auraient toujours la possibilité de survoler la Russie, et les USA recevraient de leurs alliés européens toutes les informations venant de Russie. Il est peu probable que les pays européens fournissent à la Russie des informations sur les déploiements militaires américains. La nouvelle situation ne ferait qu’envenimer les relations entre la Russie et l’OTAN. »

Toutefois, samedi 23 mai, la mission russe auprès de l’OTAN faisait savoir que la Russie « réaffirmait son intention de continuer à appliquer les termes du traité et était prête à une discussion dans le respect mutuel ».

Vladimir Poutine a déclaré, de son côté, « Nous avons une vision réaliste des possibilités de discussion et de coopération avec les Etats-Unis, en particulier dans cette année d’élections. Nous n’en attendons pas beaucoup. Nous agirons de façon pragmatique et répondrons aux agressions lorsque cela sera nécessaire ».

Les Républicains américains, dans leur majorité, sont opposés à tout accord limitant la liberté de leur pays dans le domaine militaire. D’autre part, beaucoup de dirigeants américains pensent que la menace d’une nouvelle course aux armements est un moyen de pression contre Moscou et Pékin. Ils vivent encore dans l’idée que c’est précisément la course aux armements qui a provoqué la chute de l’Union Soviétique étranglée financièrement. Ils ne réalisent pas que la situation financière des Etats-Unis est devenue précaire et qu’ils ne pourront pas indéfiniment imprimer de la monnaie pour financer leurs déficits.

Au contraire, Washington cherche à faire monter la pression et, ce dimanche 24 mai, Mike Pompeo a accusé la Russie d’utiliser l’accord « Ciel Ouvert » pour régler des tirs d’artillerie et de missiles sur des infrastructures sensibles aux Etats-Unis et en Europe. Selon Serguei Ryabkov, vice-ministre russe des affaires Etrangères, cette accusation a été accueillie à Moscou « dans un grand éclat de rire », Ryabkov faisant valoir que, d’une part, la précision des instruments embarqués ne permettait pas ce genre de travail et, d’autre part, que des représentants des pays survolés étaient toujours présent dans les avions étrangers qui survolaient leur territoire dans le cadre de ces accords.

Dans le même temps, des responsables américains commencent à mettre en doute le fameux adage suivant lequel « personne ne peut gagner une guerre nucléaire », adage qui a été au centre de la dissuasion depuis la fin de la seconde Guerre mondiale. Au contraire, ils ont créé de nouvelles armes nucléaires tactiques dont ils veulent installer des exemplaires en Europe (voir la réaction du « Cercle de réflexion interarmées » sur ce site). A ce propos, les milieux dirigeants russes font le parallèle avec la crise des missiles de Cuba d’octobre 1962. Nous savons comment s’est terminée cette crise qui a, pendant quelques jours, mis le monde au bord de la guerre nucléaire.

Vis à vis de la Chine, le discours américain est toujours aussi provoquant et on mentionne de nouvelles sanctions, visant, en particulier, le secteur de l’électronique. Pékin a déjà évoqué des réactions draconiennes visant les sociétés américaines du secteur.

Et il y a deux jours, le « Wall Street Journal » publiait un article consacré à une éventuelle reprise des essais nucléaires américains.

Tout ceci est la réaction d’un pays faible, et qui se trouve au bord de la plus grande crise financière de tous les temps, une crise que personne n’a intérêt à déclencher car l’économie mondiale déjà fragilisée aurait beaucoup de mal à s’en remettre. A mon avis, une grande partie de ces annonces sont strictement à usage de politique intérieure avant des élections présidentielles dont le résultat ne semble plus tout aussi prévisible qu’avant le déclenchement de la pandémie.

Le président actuel est-il capable de déclencher des hostilités sur de si nombreux fronts (Chine, Russie, Iran, Venezuela) ? Ses tweets peuvent malheureusement le faire craindre. Mais il a aussi des conseillers militaires dont certains ont connu la guerre. Ils ont de plus une idée réelle de la situation de « la plus grande, la plus belle, la plus puissante armée du monde ». Ils savent que la marine américaine est vulnérable en raison de son organisation autours de porte-avions qui sont devenus des cibles faciles pour les nouveaux armements russes et chinois. Ils savent que l’armée de l’Air vole sur des avions datant de la guerre froide, modernisés, mais sans comparaison possible avec les avions de génération 4++ et 5 de ceux que leurs sénateurs désignent comme leurs ennemis potentiels. Ils savent que l’avion américain de 5e génération est un désastre (il ne peut même pas, par exemple, voler à vitesse supersonique pendant une longue période). En ce qui concerne l’armée de terre et le corps des Marines, la situation en Afghanistan ou en Irak n’est pas très glorieuse. Ils savent tout cela et ils connaissent le prix des guerres. On peut compter sur eux pour calmer les ardeurs de certains des faucons néolibéraux.

Mais nous sommes entrés dans une nouvelle ère et la situation actuelle est préoccupante. Lorsqu’ils étaient encore un pays dominant, les USA n’avaient pas besoin de menacer, d’imposer des sanctions à tout va et de chercher à reporter sur d’autres la responsabilité de leurs propres erreurs.