Quelle est aujourd’hui la pertinence d’une nouvelle alliance franco-russe ? Et quelle forme doit-elle prendre ? Nous avons rappelé plus haut que l’amitié franco-russe avait été scellée par l’union religieuse du roi de France avec Anne de Kiev, quelques années à peine avant le Grand schisme d’Orient. Depuis ce moment et malgré les siècles, la proximité culturelle entre les deux pays ne s’est pas démentie. Citons quelques-uns de leurs traits communs : la matrice chrétienne des cultures nationales qui a inspiré certaines valeurs (charité envers les faibles, humilité, éthique chevaleresque et une certaine forme de matriarcat dérivé du culte de la Vierge), les origines essentiellement paysannes de la population, une vocation messianique (qui s’exprima entre autres dans les croisades, l’épopée napoléonienne ou l’utopie communiste) et un État centralisé fort dirigé par un monarque (le présidentialisme de la Cinquième République ne fait ici pas exception à la règle).

Cette homogénéité morale et spirituelle est en soi le gage d’une relation étroite, efficace et confiante, qui s’illustra autrefois dans un dialogue littéraire fourni. Le passage des frontières par Dostoïevski, Tourgueniev, Tchékhov, Alexandre Dumas ou Balzac fut rendu possible précisément grâce à ce socle commun de valeurs en même temps qu’il l’enrichissait d’un nouvel imaginaire partagé par les deux peuples.

De plus, n’oublions pas que depuis le XVIIIe et le règne d’Elisabeth Ière, le français était la langue de la cour et des élites intellectuelles, qui le parlaient souvent mieux que le russe. Là non plus, les années n’ont en rien amoindri la francophilie des Russes – ni la russophilie des Français. Pour se convaincre de ce tropisme français, il suffit d’évoquer la réponse de Poutine au journaliste du Financial Times qui lui demandait quel chef d’État, parmi ceux qu’il avait côtoyés, avait suscité son admiration.

Et le président russe de prononcer sans hésiter le nom de Jacques Chirac, dont, selon ses termes, l’érudition, l’indépendance d’esprit et la courtoisie avaient produit sur lui une forte impression. Il n’est pas à exclure que cette perception tienne autant à la personne-même de l’ancien président de la Cinquième République qu’aux préjugés favorables que Poutine a de la France. Un autre exemple récent nous a été donné lors de l’incendie de Notre Dame : Poutine avait alors déclaré que « tous les Russes avaient regardé cette tragédie avec les larmes aux yeux, […] que cet incendie était une douleur dans le cœur des Russes » et avait sur-le-champ proposé d’envoyer ses meilleurs spécialistes pour participer à la reconstruction.

Imbus de morgue et de suspicion, nos dirigeants se sont montrés ignares et lamentables en dédaignant avec constance cette franche amitié au profit de partenaires ô combien moins bénéfiques, voire nocifs aux intérêts de la France.

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