En 2016, j’ai été invité par le Centre Culturel de l’ambassade d’Italie en France à participer à un colloque consacré à Léon Tolstoï. A ce colloque participait la Comtesse Colette Tolstoï, veuve de mon cousin Serge Tolstoï, petit-fils de l’écrivain. A cette occasion j’ai présenté l’exposé suivant :

Tout d’abord je veux remercier pour cette invitation à participer à ce colloque. Je tiens cependant à dire que je ne suis ni un spécialiste de Tolstoï, ni même de la littérature en général.

Dans la famille Troubetzkoï que je représente ici, le nom de Léon Tolstoï est souvent évoqué en raison des nombreux liens familiaux qui nous unissent, à commencer par son arrière-grand-père, Troubetzkoï par la ligne maternelle.

Tolstoï fut aussi un proche de son cousin et ami, le célèbre sculpteur Paolo Troubetzkoï, devenu Italien d’adoption et qui vécut et mourut à Pallanza sur les bords du « Lago Maggiore ».

Mon père qui a servi comme officier dans la garde impériale russe pendant la Première guerre mondiale, puis la guerre civile, me parlait souvent de Tolstoï. Il disait toujours que les scènes de guerre décrites par Tolstoï dans ses romans sont un chef d’œuvre pour faire comprendre ce qu’on appelle la grandeur et la servitude militaire.

Que dire de Léon Tolstoï ?

Une existence riche, mouvementée, éclectique.

Un écrivain, mais aussi un penseur, un militaire, un objecteur de conscience, un révolté ?

C’est par la partie militaire de sa carrière que je vous dirais quelques mots sur Léon Tolstoï et sa destinée.

Sa vie commence par une jeunesse turbulente, des études médiocres, jamais achevées, avec des changements fréquents d’orientation.

Sa vie mondaine se déroule dans la haute société, ses amusements sont souvent les bals, (grand danseur passionné), il a aussi une passion pour la musique, il joue du piano, compose une valse, et on sent bien le musicologue averti dans des ouvrages tels que « La sonate à Kreutzer » (il aime Chopin, Mendelssohn, Haendel, Schuman).

Une autre passion : la chasse.

Sa famille s’inquiète de cette insouciance et c’est son frère ainé Nicolas qui va le convaincre de faire une carrière militaire, espérant le mettre sur une voie plus raisonnable.

On ne doit pas ignorer que cette carrière militaire tombe fort à propos du fait que Tolstoï est criblé de dettes de jeu, et que son éloignement de la capitale va régler quelques problèmes.

C’est en 1851 que Léon Tolstoï rejoint au Caucase son frère aîné Nicolas pour être affecté dans une unité d’artillerie à cheval.

Il participe à la guerre contre les peuples montagnards musulmans du Caucase fédérés contre la Russie par l’imam Chamil. Cette époque est souvent présentée dans l’histoire comme « la Conquête du Caucase ».

Tolstoï est remarqué comme un jeune officier de talent et courageux. Il sera même proposé pour recevoir la Croix de Saint Georges (la plus haute distinction militaire en Russie), mais il va la refuser en argumentant que ses soldats la méritent plus que lui. C’est un premier exemple ou l’on découvre que Tolstoï n’aspire pas au carriérisme dans l’armée.

Pendant cette campagne, il écrit des récits de la guerre au Caucase qui sont très appréciés dans la haute société russe et à la Cour Impériale. Il écrit aussi ses romans « Les Cosaques » et « Hadji Mourat » qui décrivent la guerre et les mœurs des populations du Caucase.

En 1854, alors que va commencer la guerre de Crimée, il est muté en Roumanie où la Russie maintient un contingent important, au cas où l’Autriche déciderait de participer à la guerre contre la Russie, déclenchée par une alliance française, britannique et turque. Il n’y restera pas longtemps, et comme en plus il ne se passe pas grand-chose sur ce front, il demande sa mutation à Sébastopol en 1855.

Il combat aux postes les plus avancés (rivière Tchernaïa et surtout le grand bastion de Malakoff).

Il prend le temps d’écrire et ses récits de guerre connaissant un succès éclatant.

Son ouvrage « Les récits de Sébastopol » sont une description vivante de la guerre, du courage du soldat, de ses souffrances. Lui-même se distingue par son courage et il assure par la même, son ascendant sur les hommes de troupe. Il reçoit de nombreuses décorations et sa carrière militaire semble prometteuse.

Pourtant ses remarques acerbes sur le haut commandement vont l’obliger à quitter l’armée, alors qu’il n’est que lieutenant.

On retrouvera son expérience militaire dans les écrits. Son expérience d’officier d’artillerie lui fera écrire des pages mémorables dans « Guerre et Paix ».

Je ne retiendrai comme exemple que l’épopée du modeste capitaine Touchine livré à lui-même pendant la bataille de Schoengraben qui précède celle d’Austerlitz.

C’est la description vivante d’une batterie d’artillerie en pleine action, oubliée par l’état-major (encore une critique typique) que ce petit capitaine anime avec passion et compétence, courant de batterie en batterie, prodiguant des conseils, encourageant les soldats et les blessés, raillant au passage un colonel venu enfin lui donner des ordres, mais qui s’enfuit au premier tir passant près de lui (toujours la critique des cadres).

Intervient alors le Prince André qui restera aux cotés de ce capitaine, qui l’accueille avec reconnaissance les larmes aux yeux.

Touchine est l’image du soldat russe qui vient d’accomplir l’œuvre militaire de sa vie en toute modestie, sans y être préparé.

Jugé pour avoir perdu 2 canons au cours de la Bataille, Touchine prend sur lui toute la responsabilité pour ne pas dénoncer ceux qui n’ont pas approvisionné les munitions (c’est-à-dire les vrais responsables de la perte des canons).

De nouveau et toujours Tolstoï associe le courage du soldat aux critique vis-à-vis du commandement.

Après la guerre de Crimée, témoin des drames humains de celle-ci, il décide de voyager, découvrir l’Europe : France, Angleterre, Suisse et l’Italie, qu’il rejoint par le mont Cenis).

Il est déçu par le monde occidental tout comme il l’était par la société de Saint-Pétersbourg et celle de Moscou.

Il se cherche à nouveau : il rencontre les mouvements libéraux et révolutionnaires.

Ayant dans sa jeunesse étudié Montesquieu (l’esprit des Lois) et Rousseau, il rencontre désormais Proudhon, Herzen et assiste aux conférences de Charles Dickens.

Quand il rentre en Russie à Iasnaia Poliana, il va se consacrer à l’éducation, il écrit un remarquable manuel de lecture pour les enfants « Azbouka » (un abécédaire reconnu encore à ce jour comme un excellent manuel pour apprendre à lire aux enfants, lui-même en a eu 13).

Il entreprend l’écriture de ses romans consacrant 10 ans au seul roman « Guerre et Paix » dans lequel interviennent plus de 500 personnages dont au moins 200 sont inspirés de personnages réels.

« Guerre et Paix » est un roman au service du patriotisme, la guerre contre Napoléon étant bien ressentie par lui comme une guerre mondiale.

Les scènes de guerre, comme nous l’avons vu, ne peuvent avoir été écrites que par un écrivain ayant lui-même été un brillant officier.

On y retrouve aussi toutes les raisons qui lui ont fait tourner le dos à l’armée, tout comme à la vie mondaine pleine d’intrigues, si bien décrites également dans ses romans.

Attiré par la question de l’humanité, il côtoie de plus en plus le monde paysan de sa propriété (il y reconnait peut-être ses soldats).

Il va s’éloigner de tout ce qui lui rappelle des institutions trop figées, et entre en conflit avec l’église qu’il considère trop formelle.

Il recherche les fondements de la foi en s’intéressant à toutes les religions, les sectes et en particulier celle des vieux croyants (secte issue d’un schisme au sein de l’église orthodoxe).

Il réfute désormais les valeurs matérielles, recherche « la vie simple » (опрощение), s’intéresse au travail manuel, devient végétarien, s’habille comme un paysan.

Il s’occupe des pauvres, créant des cantines pour les nécessiteux (10.000 repas sont parfois servis).

Il indispose le pouvoir : lettre à Alexandre III en faveur des révolutionnaires qui ont assassinés son père et son appel au pacifisme dans les milieux militaires.

Son roman « Résurrection » (« Воскресенье ») affiche clairement une condamnation de la société, de la pratique religieuse, de l’art (il critique même son œuvre « Guerre et Paix » qu’il considère comme inutile face aux vraies valeurs de la vie qu’il continue à chercher).

Son anticléricalisme est exacerbé.

Aussi le Synode va considérer que Tolstoï s’est exclu lui-même de l’église. Il y répond, en acceptant ce statut d’excommunié, mais précisant que l’église ne le comprend pas : il s’est lui-même exclu de celle-ci pour mieux servir Dieu intérieurement.

Cet éloignement progressif du monde se terminera par l’étrange voyage sans véritable but qu’il entreprend à la fin de sa vie, quittant sa famille sans prévenir.

Pendant ce voyage il meurt d’une infection pulmonaire.

Révolté, mais pas forcément révolutionnaire, profond pacifiste, objecteur de conscience, il aura cherché durant toute sa vie une voie intérieure au sens de l’existence et de la spiritualité.

L’a-t-il trouvée ? Son dernier voyage interrompu par la mort, fait penser que non.