Cette année les Français célèbrent une date importante de leur histoire, le 130e anniversaire de la naissance de Charles de Gaulle.

Pour nous autres Russes, le nom du général français est inséparablement lié à notre victoire commune dans la Deuxième Guerre mondiale, dont nous célébrons le 75e anniversaire cette année. Car c’était bien Charles de Gaulle en personne qui appela les Français en juin 1940 à la lutte contre le fascisme, pour la liberté et l’indépendance nationale de leur pays. « Quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas », clama-t-il. Ainsi c’est en grande partie grâce à ses efforts que la France entra dans la coalition anti-hitlérienne et en devint membre actif.

Ce fut aussi le général qui, dès juillet 1941, lança les débuts de la coopération entre la « France libre » et l’Union Soviétique, au nom de la lutte contre l’ennemi commun. À son tour, Moscou reconnut parmi les premiers le « Comité national français » créé par Charles de Gaulle à l’étranger.

Aujourd’hui nous gardons précieusement la mémoire de la fraternité d’armes russo-française datant de cette guerre et nous nous souvenons de l’exploit des chasseurs de l’escadrille « Normandie-Niemen » qui, pilotant des avions soviétiques, se sont battus contre les nazis sur le front de l’Est. Nous en sommes reconnaissants à la France, comme nous le sommes de perpétuer la mémoire de nos compatriotes qui ont rejoint durant cette guerre les rangs de la Résistance française.

Charles de Gaulle a toujours été un partisan convaincu des relations mutuellement respectueuses entre nos deux États, dont il devint plus tard architecte. En 1944, il a entrepris un long voyage en passant par Téhéran et Bakou pour rejoindre l’Union Soviétique. Son espoir de soutien de l’URSS s’est réalisé sous la forme du « Traité d’alliance et d’assistance mutuelle » signé le 10 décembre 1944 entre la France et l’Union Soviétique pour vingt ans. Le ministre des Affaires étrangères britannique de l’époque, Anthony Eden, a très bien saisi l’importance de ce document historique, en affirmant : « le renouement de l’amitié franco-russe signifie en fait le retour de la grandeur nationale de la France et de la Russie, élevées au rang de politique d’État ». Les dirigeants soviétiques ont été aussi prophétiques dans leur vision de ce document : « au nom des générations futures il faut absolument écarter toute tentative de détruire notre alliance qui se forme ». Néanmoins, avec la démission de Charles de Gaulle en 1946 et le début de la « guerre froide », le potentiel du Traité n’a pas pu être réalisé.

Cependant, de retour sur l’avant-scène politique française, en 1958, le général renoue le fil de relations fortes avec l’Union Soviétique, car il y voit non seulement le gage de prospérité des deux peuples, mais aussi un facteur majeur de la détente des tensions internationales et de la stabilité régionale et globale.

Charles de Gaulle est à l’origine de l’idée de la « Grande Europe » de l’Atlantique à l’Oural, une Europe en paix, sans ligne de partage ni de confrontation entre les blocs. En 1966, il entreprend sa visite historique en URSS, qui donne une impulsion puissante au développement de la coopération bilatérale dans tous les domaines, y compris la politique, l’économie, la culture et l’exploration de l’espace. Lors de cette visite, il a beaucoup parlé de l’importance d’une entente et d’une coopération « dans toute l’Europe, qui devrait assurer elle-même sa sécurité ». Son rêve le plus cher est que « notre vieux continent puisse mettre fin à ses divisions et, une fois uni, reprendre le rôle qui a toujours été le sien, celui d’assurer la stabilité, le progrès et la paix dans le monde ».

La fin de la confrontation bipolaire survenue au seuil des années 80-90 du siècle dernier fut, sans aucune exagération, une occasion historique de mettre en œuvre ces nobles idées du général. La Russie pour sa part a fait le maximum pour que l’Europe, qui a survécu à deux guerres mondiales, et puis à la « guerre froide » puisse se mettre enfin sur la voie du bien-être, de la coopération mutuellement avantageuse et du développement pacifique et durable pour le bien de notre génération et des générations futures. Moscou s’est toujours prononcé pour renforcer le rôle fédérateur des institutions européennes comme l’OSCE. C’est bien la Russie qui a proposé de conclure un « Traité pour la sécurité européenne » et d’œuvrer ensemble pour créer un espace commun de paix, de stabilité et de coopération économique et humanitaire de l’Atlantique au Pacifique.

Hélas, dans la communauté occidentale, l’a emporté la ligne de ceux qui, s’attribuant le droit de décider du sort de l’humanité, ont fait le choix myope du « NATO-centrisme », des jeux géopolitiques « à somme nulle » et de la logique « meneur/suiveur ». Il suffit de se rappeler les bombardements de la Yougoslavie, l’élargissement de l’OTAN vers l’est, en dépit des engagements pris, à l’époque, face aux dirigeants de l’Union Soviétique, du soutien des nombreuses capitales européennes au coup d’État anticonstitutionnel en Ukraine et des sanctions unilatérales introduites par la suite contre la Russie.

Quel en est le résultat et où en sommes-nous aujourd’hui ? La région euro-atlantique fait face à une crise de confiance majeure. Une vraie Europe unie ne s’est toujours pas constituée. Le potentiel énorme de coopération entre la Russie et l’Union européenne stagne. Les milieux d’affaires européens, français compris, essuient des pertes financières. Je suis certain que ce scénario est très loin de la vision gaullienne, car le Général était parfaitement conscient de la nature stérile et contre-productive de « l’Europe sans la Russie ».

En même temps, nous sommes persuadés que la possibilité de concevoir une nouvelle architecture de paix et de stabilité sur notre continent commun n’est toujours pas révolue. La solution la plus simple et la plus efficace à ce problème à l’heure actuelle serait la jonction des potentiels de différents projets intégrateurs qui sont en cours de réalisation dans l’espace eurasiatique de Lisbonne à Jakarta. C’était notamment le sens de l’initiative du Président Vladimir Poutine, qui parlait du « Grand partenariat eurasiatique », un vaste espace d’innovation, qui tiendrait compte des intérêts de tous les États sans exception, qu’ils soient ou non, membres des différentes structures multilatérales. D’ailleurs, cette idée commence déjà à prendre forme à travers la jonction entre l’Union économique eurasiatique et l’initiative chinoise de « la nouvelle Route de la soie », également connue comme « une Ceinture et une Route ». Je crois que les partenaires européens n’auront qu’à gagner à se joindre à l’effort des autres. Un tel travail commun pourrait non seulement rendre nos économies plus concurrentielles, mais serait aussi la première pierre du fondement d’un système de sécurité égale et indivisible pour tous sur notre continent.

La réalité des relations internationales qui se traduit par la formation continue d’une nouvelle architecture universelle, une architecture multipolaire, plus juste et plus démocratique à la fois, exige une certaine clairvoyance politique et le rejet de la philosophie de dominance globale, des « cordons sanitaires » et « rideaux de fer ». Notre maison européenne commune a besoin de travaux. Si nous voulons que ses habitants puissent vivre dans la paix et la prospérité, que leur sécurité ne dépende pas de préjugés géopolitiques douteux, soufflés d’outre-Atlantique, c’est à nous tous de la construire ensemble. Nous sommes convaincus, qu’un vaste partenariat entre Moscou et Paris qui partagent, en tant que membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU, une responsabilité particulière pour la paix universelle, contribuerait à assainir la situation à l’échelle européenne et planétaire aussi. À ce titre, nous ne pouvons que saluer l’initiative du président de la République, Emmanuel Macron, d’un système de sécurité européenne qui serait conçu non pas « contre », mais « avec » la Russie. Ce qui compte maintenant, c’est que les bonnes intentions et les discours raisonnables se traduisent enfin par des mesures pratiques, que la conscience politique évolue vers les principes du droit international et de la collégialité. La Russie, quant à elle, a toujours été et reste prête à une telle coopération à condition qu’elle soit honnête et égale.

Traduction de Nicolas Tikhobrazoff, pour le magazine « Revue politique et parlementaire »