Dans un long texte que vous pouvez retrouver sur ce site, Vladimir Poutine revient sur la Deuxième Guerre mondiale pour en tirer des enseignements qui pourraient servir de base à une reprise en mains de l’organisation du monde dirigée par les nations alliées de l’époque.

Le monde est traversé aujourd’hui de situations conflictuelles de plus en plus dangereuses pour la sécurité de l’ensemble des pays et de leurs citoyens. Le président russe pense que les pays alliés dans la lutte contre le nazisme ont la légitimité nécessaire pour diriger une réorganisation du monde fondée sur une confiance mutuelle, qui tirerait sa légitimité de son combat commun contre le mal.

Mais aujourd’hui, l’Occident met en cause la légitimité de pays comme la Russie et la Chine dans cette perspective. Différentes tentatives, plus ou moins récentes, de réécrire l’histoire visent cet objectif. Le président russe commence donc par rétablir dans la mémoire collective, le rôle joué par l’Union soviétique dans la Deuxième Guerre mondiale. Il s’appuie pour cela sur les archives de la guerre et de la période qui l’a précédée. Ces archives ont été progressivement ouvertes au public en Russie et Vladimir Poutine demande aux autres pays belligérants de faire de même avec leurs propres archives.

« On dit souvent que la guerre a laissé une empreinte profonde dans la vie de toutes les familles. Derrière cette expression se cache le sort de millions de personnes, leurs souffrances et la peine de la perte. Derrière cette expression se cache également la fierté, la vérité et la mémoire. (…) Les gens de mon âge pensent, comme moi, qu’il est important que nos enfants, nos petits-enfants et nos arrières petits-enfants comprennent les souffrances et les privations qu’ils ont endurées. Il faut donc réexaminer les causes à l’origine de la guerre mondiale, réfléchir à ces événements complexes, tragédies, victoires, et toutes les leçons à en tirer, à la fois pour notre pays et pour le monde entier. Comme je l’ai dit, il est crucial de le faire, en s’appuyant sur des documents d’archives et des preuves de l’époque, en évitant toute spéculation politisée ou idéologique. »

Vladimir Poutine commence par évoquer les origines de la guerre et parle donc du Traité de Versailles qu’il met, comme beaucoup d’historiens, au rang de ces origines. Il rappelle à cet égard la remarque du Maréchal Foch : « Le maréchal français Ferdinand Foch, commandant en chef des forces alliées sur le front de l’Ouest a eu cette description prophétique du traité : « Ce n’est pas la paix, c’est un armistice pour vingt ans ».

Il mentionne évidemment les accords de Munich (la trahison de Munich) qui ont encouragé Hitler à pousser plus loin ses exigences.

La conférence qui s’est tenue à Munich, en septembre 1938 et avait été proposée par Benito Mussolini, rassemblait l’Allemagne, la France, la Grande-Bretagne et l’Italie. L’Union soviétique n’avait pas été invitée, ni même le président Tchécoslovaque. La France et l’Angleterre étaient alliés de la Tchécoslovaquie. Cela ne les a pas empêchés de signer un accord autorisant Adolf Hitler à annexer la région des Sudètes, peuplée de germanophones, mais faisant partie de la Tchécoslovaquie.

L’expression de « trahison de Munich » employée à plusieurs reprises par Vladimir Poutine a fait froncer pas mal de sourcils dans les pays occidentaux, cependant, à l’époque, les signataires du traité l’analysaient déjà d’une façon très proche. Léon Blum qui a voté la ratification était, d’après les propos rapportés par Jean Lacouture[1] partagé entre « un lâche soulagement et la honte ». Du côté anglais, on prête à Winston Churchill la remarque suivante : « Ils devaient choisir entre le déshonneur et la guerre. Ils ont choisi le déshonneur, et ils auront la guerre. » Quant à la Pologne, elle a récupéré, aux termes de l’accord, une partie de la Silésie. Ce que rappelle Vladimir Poutine dans son texte : Je cite : « M. Beck[2] s’est félicité chaleureusement du traitement loyal accordé aux intérêts polonais à la conférence de Munich, de même que de la sincérité des relations pendant la crise tchécoslovaque. L’attitude du Führer et du Chancelier a été très appréciée par le gouvernement et la population (polonaise) ».

On comprend mieux ainsi la position très anti russe des autorités polonaises actuelles et la position des autorités occidentales auxquelles le président russe fait aussi allusion : « Aujourd’hui, les hommes politiques européens et en particulier les polonais voudraient faire oublier la trahison de Munich. Pourquoi ? Le fait que leurs pays aient trahi leurs engagements et aient soutenu la trahison de Munich, alors que certains même ont participé à la répartition n’est pas la seule raison. Il est en effet embarrassant de devoir reconnaître que pendant ces jours dramatiques de 1938, l’Union soviétique était seule à défendre la Tchécoslovaquie. »

Vladimir Poutine met ainsi en perspective l’accord signé entre l’Union soviétique et l’Allemagne, le « pacte Molotov-Ribbentrop » signé le 23 août 1939. Non seulement « Les accords de Munich ont montré à l’Union soviétique que les pays occidentaux règleraient les problèmes de la sécurité sans prendre en compte ses intérêts et pourraient même former un front antisoviétique si l’occasion se présentait. » mais des négociations avec la France et la Grande-Bretagne, en vue d’une alliance contre l’Allemagne nazie, n’avaient rien donné, alors que les autorités soviétiques étaient au courant de contacts étroits, en coulisse, entre les Anglais et les Allemands au cours de l’été 1939. « C’est dans ces circonstances que l’Union soviétique a signé le pacte de non-agression avec l’Allemagne. Elle a été pratiquement le dernier pays européen à le faire. Cela s’est fait pour parer au danger réel d’une guerre sur deux fronts – avec l’Allemagne à l’ouest et le Japon à l’est, où des combats intenses étaient déjà en cours sur le fleuve Khalkhin Gol. »

 On oublie aussi de mentionner que l’Union soviétique a, plus tard, condamné les protocoles secrets de cet accord comme ne représentant pas la volonté du peuple soviétique. « La résolution du Soviet suprême du 24 décembre 1989 condamne officiellement les protocoles secrets comme un « acte de pouvoir personnel » ne reflétant nullement « la volonté du peuple soviétique qui n’est pas responsable de ce complot ».

Dans l’esprit des dirigeants soviétiques, l’accord n’était qu’une façon de se donner le temps de se préparer à l’attaque allemande. « Je le répète, il est possible de reprocher bien des choses aux dirigeants soviétiques, mais pas l’absence de compréhension de la nature des dangers extérieurs. Ils voyaient les tentatives de laisser l’Union soviétique seule face à l’Allemagne et ses alliés. Tenant compte de ce danger bien réel, ils ont agi pour gagner un temps précieux nécessaire au renforcement de la défense du pays. »

Hitler a essayé à plusieurs reprises d’attirer Staline dans une coalition contre l’Angleterre mais ce dernier a toujours refusé. C’est cela qui a poussé le führer à passer outre aux avertissements de ses généraux et à approuver le plan « Barbarossa », l’attaque de l’URSS le 22 juin 1941. Les Soviétiques avaient gagné près de deux ans, qu’ils ont utilisés pour se préparer à une guerre qu’ils savaient inévitable.

La principale leçon à retenir des événements qui ont mené au drame de la Deuxième Guerre mondiale est la nécessité de renoncer à l’égoïsme d’Etat : « Mais ce qui a surtout prédéterminé la plus grande tragédie de l’histoire de l’humanité, c’est l’égoïsme d’État, la lâcheté, la complaisance envers un agresseur qui devenait de plus en plus fort, la réticence des élites politiques à chercher un compromis. »

Il faut ensuite être capable de faire face à ses responsabilités. « Tous les principaux pays portent leur part plus ou moins grande de responsabilités dans son éclatement. Chacun a commis des erreurs irréparables, estimant avec arrogance qu’il est possible de se jouer des autres, d’obtenir des avantages unilatéraux ou de rester à l’écart du malheur mondial imminent. Et cette myopie, ce refus de créer un système de sécurité collective a coûté des millions de vies, des pertes colossales. »

Pour cela, il est indispensable de lutter contre toutes les tentatives de réécriture de l’histoire de ces années terribles. Vladimir Poutine insiste lourdement sur ce point. « Oublier les leçons de l’histoire se paie toujours très cher. Nous continuerons à défendre fermement la vérité, sur la base de faits historiques documentés, nous continuerons à parler honnêtement et impartialement des événements de la Seconde Guerre mondiale. »

La dernière partie du texte insiste sur les efforts communs des Alliés. Elle met bien-sûr en avant l’effort colossal consenti par l’URSS, « Le nombre de jours-soldats engagés par l’Allemagne sur le front soviétique est au moins 10 fois supérieur à celui tous les autres fronts alliés. (…) L’URSS a perdu un citoyen sur sept, le Royaume-Uni un sur 127 et les États-Unis un sur 320. » mais aussi ceux des autres pays : « La victoire a été remportée grâce aux efforts de tous les pays et peuples qui ont combattu l’ennemi commun. L’armée britannique a défendu sa patrie contre l’invasion, elle a combattu les nazis et leurs satellites en Méditerranée et en Afrique du Nord. Les troupes américaines et britanniques ont libéré l’Italie, ouvert le Second front. Les États-Unis ont porté des coups puissants et foudroyants à l’agresseur dans le Pacifique. Nous nous souvenons des énormes sacrifices du peuple chinois et de son grand rôle dans la défaite des militaristes japonais. N’oublions pas les membres de la France combattante qui n’ont pas reconnu la capitulation honteuse et ont poursuivi la lutte contre les nazis. »

Au-delà des efforts militaires, Vladimir Poutine insiste sur le soutien logistique dont a bénéficié l’Union soviétique : « Nous serons également toujours reconnaissants pour l’aide accordée par les Alliés qui ont fourni à l’Armée rouge des munitions, des matières premières, des vivres et des matériels. Cette aide a été significative : environ sept pour cent de la production militaire totale de l’Union soviétique. »

Le président russe insiste, dans sa conclusion sur la valeur inestimable de l’héritage qu’ont laissé au monde les dirigeants alliés, au sortir de la guerre, sur l’importance des conférences de Yalta et de San Francisco et en particulier sur la création de l’Organisation des Nations Unies. Les pays vainqueurs ont su tirer les conséquences de l’échec de la Société des Nations et l’organisation du conseil de sécurité en est une preuve : « La structure du Conseil de sécurité des Nations unies a été conçue de manière à rendre les garanties de paix les plus concrètes et efficaces possible. C’est ainsi que sont apparus l’institution des membres permanents du Conseil de sécurité, et leur droit de veto, à la fois privilège et responsabilité. Qu’est-ce que le droit de veto au Conseil de sécurité de l’Onu ? En réalité, c’est l’unique alternative raisonnable à un affrontement direct des plus grands pays. » L’ONU a fait immédiatement la preuve de son utilité et de sa puissance dans le conflit qui a démarré assez rapidement après la fin de la Guerre mondiale et c’est grâce à elle que la Guerre froide ne s’est pas transformée en Troisième Guerre mondiale.

Il est donc de la plus grande importance, pour Vladimir Poutine, de préserver cette organisation à tout prix : « Il est de notre devoir, à nous qui assumons des responsabilités politiques, avant tout aux représentants des puissances victorieuses de la Seconde Guerre mondiale, de garantir que ce système soit préservé et perfectionné. Aujourd’hui, tout comme en 1945, il est important de faire preuve de volonté politique et de discuter ensemble de l’avenir. Nos collègues – MM. Xi Jinping, Emmanuel Macron, Donald Trump, Boris Johnson – ont soutenu l’initiative russe de tenir une réunion des dirigeants des cinq États nucléaires membres permanents du Conseil de sécurité. Nous les en remercions et nous espérons qu’une telle réunion pourra avoir lieu dès que possible. »

Le point le plus important d’une telle rencontre devrait être, pour le président russe la recherche d’une nouvelle relation de confiance entre les dirigeants de ces pays, qui permettrait la mise en place « du principe de collectivité dans les affaires mondiales ».

Cette réunion devrait donc avoir lieu. A quelle date ? Est-ce possible avant la fin de cette année ? Avant novembre, les Etats-Unis seront en pleine période électorale. Après, il faudra attendre l’intronisation du nouveau président au début de 2021. S’agira-t-il de celui qui a donné son accord de principe à cette réunion ? Cela sera-t-il le « baptême du feu » d’un président Biden ? Rien ne sera facile, d’autant que les sujets à traiter ne seront pas exactement dans la ligne de la politique actuelle des USA.

Tout le monde a conscience de la difficulté de l’opération et c’est pourquoi Vladimir Poutine en appelle à la capacité à coopérer dont les pays alliés ont fait preuve dans les moments dramatiques de la Deuxième Guerre mondiale.

« En puisant dans notre mémoire historique commune, nous pouvons et nous devons nous faire confiance. Ce sera un fondement solide pour des négociations fructueuses et des actions concertées en vue du renforcement de la stabilité et de la sécurité sur notre planète, pour la prospérité et le bien-être de tous les États. Sans exagération, c’est notre devoir et notre responsabilité devant le monde entier, devant les générations présentes et futures. »

La façon dont des pays ayant des idéologies opposées sont parvenus à faire taire leurs antagonismes fondamentaux pour vaincre le nazisme et pour organiser le monde d’après-guerre est une leçon dont nous devons absolument nous inspirer aujourd’hui.

Texte complet


[1] Jean Lacouture, Léon Blum, éditions du Seuil, 1977.

[2] Jozef Beck, ministre des Affaires étrangères polonais.