Retour au calme (au moins provisoire) en Biélorussie.

Après les élections présidentielles du 9 août, plusieurs villes du pays ont connu des manifestations violentes, réprimées également violemment, par la police anti-émeutes. Le scénario de ces troubles est maintenant connu et les organisateurs ne cherchent même pas à modifier leur scénario pour essayer de cacher leur intervention. Une tentative de « révolution de couleur » est en route et tout avait été prévu pour que Minsk connaisse un nouveau « Maïdan », mais l’opération a, pour le moment, échoué.

Comme d’habitude, l’opération a été lancée bien avant les élections. Tout le monde réalise l’importance stratégique de la Biélorussie pour la Russie et pour ceux qui tentent depuis plus de vingt ans de s’approcher au plus près des frontières russes. Sim Tack, analyste de la société Stratfor écrivait le 4 août, cinq jours avant les élections : « … les manifestations probables après les élections… pourraient mener à un changement de régime ».

Les manifestations se sont formées dès l’annonce des premiers sondages à la sortie des bureaux de vote. On sait maintenant que si la grande majorité des manifestants était pacifique, le mouvement a été infiltré par des agitateurs appointés (en dollars), qui ont provoqué les forces de l’ordre et les ont attaqués avec violence. On voit sur des vidéos de toutes provenances à quel point ces éléments ont fait preuve de savoir-faire, obligeant parfois les troupes anti-émeute à battre en retraite pour se protéger. Certains provocateurs ont foncé sur la police au volant de leur voiture. Parmi ceux qui ont été arrêtés, un homme avait un sac contenant quelques dix mille dollars en espèces qu’il a prétendu être son propre argent… Beaucoup avaient des cocktails Molotov, des couteaux, des feux d’artifice, des radios, des grenades assourdissantes (de fabrication polonaise), etc.

Il y a toujours des manifestations de rue, mais elles sont pacifiques et les troupes anti-émeute sont rentrées dans leurs casernes.

Il est un peu tôt pour parler d’un retour au calme définitif, mais les mouvements annoncés par l’opposition et les médias étranger, principalement polonais, ukrainiens et lituaniens pour vendredi, samedi et dimanche n’ont pas pris le tour violent prévu. La population manifeste dans le calme, mais, pour le moment, les provocateurs sont invisibles et les forces de police se font discrètes.

Que s’est-il donc passé ?

Autant que l’on puisse en juger pour le moment, l’objectif général était, à minima, de dégrader autant que possible les relations entre la Biélorussie et la Russie et, si possible, provoquer un changement de régime. Un scénario à l’ukrainienne.

Première étape : la tentative de séduction.

Mike Pompéo est venu à Minsk, le 1er février 2020, où il a eu des conversations avec Alexandre Lukashenko et le ministre des Affaires étrangères Vladimir Makei. A la suite de cette visite, les Etats-Unis ont annoncé leur intention d’envoyer un ambassadeur et d’étoffer la présence diplomatique américaine sur place. Il a également été question de livraisons de pétrole américain « à un prix compétitif » selon le président biélorusse qui avait aussi offert d’organiser une conférence sur le Donbass avec participation des Etats-Unis, ce dont la Russie ne veut pas entendre parler.

Alexandre Lukashenko avait annoncé : la fin de « la période de froid » entre les deux pays. « Personne ne doit s’inquiéter de cela, nous renouons simplement des liens avec le plus grand empire, avec le pays leader du monde… »

On se souvient que suite à la disparition de l’URSS en décembre 1991, les Etats-Unis avaient ouvert une ambassade à Minsk le 31 janvier 1992. Le 12 mars 2008, l’ambassadeur américain (Karen Stewart) était rappelé pour consultations et, depuis ce jour, il n’y a plus d’ambassadeur américain en Biélorussie. Le 30 avril 2008, tous les diplomates restants avaient été déclarés persona non grata par les autorités biélorusses, à l’exception de cinq.

Pendant des années, les pays occidentaux ont accusé Alexandre Lukashenko de tous les maux (dernier dictateur en Europe, etc.) et, tout à coup, tout allait pour le mieux ? Ce n’est pas une coïncidence. D’autant que Washington a choisi Jeffrey Giauque comme nouveau représentant en Biélorussie, un membre de l’équipe Pompéo ayant quelque expérience des missions de déstabilisation.

Alexandre Lukashenko n’a pas été insensible aux approches américaines, dans lesquelles il voyait sans doute un moyen de s’affranchir un peu de la Russie. La Biélorussie est un pays artificiel, plus encore que l’Ukraine, et ses ressources sont limitées. Son économie dépend énormément du marché russe et des aides en tous genres de Moscou : prêts, prix spéciaux sur l’énergie, etc. Mais le pays est un allié militaire de la plus haute importance pour les Russes. Si les USA et l’OTAN en prenait le contrôle, il représenterait une menace stratégique majeure pour la Russie. De plus, outre sa position géographique, les forces armées du pays sont bien entrainées et bien équipées, rien à voir avec l’armée ukrainienne. Des forces russes sont stationnées dans le pays et les relations entre les deux armées qui manœuvrent souvent ensemble, sont très amicales et très profondes.

En 1995, la Russie et la Biélorussie ont signé un accord d’intégration. On se souvient de la faiblesse de la Russie à cette époque. Le pays faisait face à un triple chaos : économique, politique et social. Alexandre Lukashenko était alors un fervent partisan de cette intégration. Il se voyait déjà président de la nouvelle entité politique. L’accord a été remplacé par un traité en 1999. C’était juste avant l’arrivée de Vladimir Poutine à la tête de la Russie et le redressement du pays. Maintenant le rapport de force a totalement changé. Depuis plus de vingt ans, la Russie a dépensé des sommes colossales pour soutenir son voisin et construire avec lui une alliance économique en vue de l’intégration. Mais cela fait des années que le président biélorusse traine les pieds sur le chemin d’une intégration qui a pris une toute autre signification pour lui. Alexandre Lukashenko n’est pas pro-russe, il n’est pas non plus, évidemment, pro-occidental, il est simplement pro-Lukashenko. C’est ce qui l’a rendu sensible aux avances des USA.

Deuxième étape : la déstabilisation.

L’opération a été montée soigneusement et de longue date par les services secrets ukrainiens, téléguidés par les services américains. Ils ont lancé en mai un appel d’offre pour des équipes de sécurités sensées protéger des sites pétroliers dans plusieurs pays dont la Turquie et le Venezuela. Des contrats ont été signés et des billets d’avion achetés pour un transfert des équipes russes via Minsk. Une fois arrivé à Minsk, le groupe de trente-trois membres a « manqué » sa correspondance et a été logé dans un hôtel où les forces biélorusses, mystérieusement prévenue de la présence « d’agitateurs russes » sont venues les arrêter.

Lorsque tout cela a été porté à la connaissance du président biélorusse, la réaction la plus logique aurait été d’appeler Vladimir Poutine pour lui demander des explications. Ou, au moins le responsable du KGB biélorusse aurait pu appeler son homologue du FSB dans le même but. Au lieu de cela, Alexandre Loukashenko a donné une longue interview à un journaliste de télévision ukrainien, Dimitri Gordon, qui d’ailleurs s’enorgueillit d’appartenir au SBU ukrainien. Au cours de cet entretien, le président biélorusse s’en est pris directement à la Russie. Il a même évoqué la possibilité d’extrader certains des prisonniers vers l’Ukraine, à la demande de ce pays, certains des employés de sécurité ayant combattu dans le Donbass.

Mais les services ukrainiens ont si mal caché leurs traces qu’il n’a pas fallu plus de vingt-quatre heures aux services russes pour découvrir l’origine de la machination et avertir les médias.

La popularité d’Alexandre Lukashenko est en forte baisse et il a sans doute vu là une occasion de se montrer « fort ». D’autant que les USA était toujours en train de mener leur offensive psychologique dans le pays. On notera ainsi, au passage, qu’avant l’élection, le ministre des Affaires étrangères biélorusse, Vladimir Makei, avait rendu visite au représentant américain, Jeffrey Giauque.

Cela fait sans doute partie de ce que Alexandre Lukashenko appelle sa « politique multi vecteurs », que l’on peut résumer schématiquement ainsi : essayer d’extorquer un maximum d’agent à la Russie tout en cherchant un soutien du côté occidental.

Mais, nouveau changement de pied, après s’en être pris à Moscou, accusant la Russie de le traiter non comme un frère mais comme un partenaire, il a ensuite expliqué avoir reçu une lettre de cinq pages de Vladimir Poutine expliquant la situation et que donc, tout compte fait, la Russie et la Biélorussie étaient bien des pays frères. Tout ceci n’est pas très convainquant et d’ailleurs, les Russes ne sont pas convaincus. On sent, en écoutant les médias que les journalistes eux-mêmes en ont assez. Beaucoup insistent sur le fait que la Biélorussie est un Etat artificiel qui n’a survécu jusqu’à présent que grâce aux sommes énormes dépensées pour elle par la Russie et qu’il serait peut-être temps d’exiger un peu plus de reconnaissance du côté de Minsk. Ce point de vue était majoritaire au cours de l’émission hebdomadaire de Vladimir Soloviev au soir de l’élection (Вечер с Владимиром Соловьевым). Alexandre Lukashenko y a souvent été accusé de malhonnêteté et de cynisme.

Le président biélorusse a dû réaliser (de nouveau) qu’en réalité, les Américains et l’OTAN, qui lui ont fait une cour appuyée depuis le début de l’année, rêvent surtout de se débarrasser de lui et qu’il a été trompé par les Ukrainiens et leurs services secrets, dont chacun sait qu’ils prennent leurs ordres à Langley. D’où son nouveau changement de discours. Il a cessé ses critiques envers la Russie, dans l’espoir, sans doute que le « grand frère oublierait » son comportement récent. Il n’oubliera pas… Mais pour le moment il faut bien reprendre le contrôle de la situation.

Le cas Tikhanovskaya

La candidate malheureuse à l’élection (10% des voix) a soudainement quitté la Biélorussie pour la Lituanie le jour même de l’élection. On apprend d’autre part, que le KGB explique lui avoir sauvé la vie, ce qui semble confirmer le motif de son départ. S’il est vrai que quelqu’un voulait attenter à sa vie, cela pose deux questions, des questions à vrai dire liées : qui voulait la tuer et pourquoi ? La réponse à la deuxième partie de la question est assez simple : pour faire d’elle un martyr dont la mort aurait servi de détonateur à un mouvement de type Maïdan pour renverser Lukashenko. Le scénario était déjà tout prêt. Je n’en veux pour preuve que la « cérémonie » organisée à Minsk vendredi 14, avec les représentants des pays de l’Union Européenne. Ces derniers se sont rendus à l’endroit où un manifestant s’est tué avec un engin explosif de sa fabrication, qu’il s’apprêtait à lancer sur les forces de l’ordre. On a ainsi vu les ambassadeurs de Grande Bretagne, d’Allemagne, de Pologne (eh oui !) et de France, entre autres, déposer des bouquets de fleurs sur un trottoir. Cela vous rappelle quelque chose ? Oui, à moi aussi. Il s’agissait d’un simple citoyen et qui, en plus, était responsable de sa propre mort. Alors, imaginez que ce soit la candidate arrivée en seconde position qui ait été tuée ! Une version simplifiée des « snipers » de Maïdan…

Ce qui me ramène à la première partie de la question, qui ? Evidemment ceux qui veulent prendre le contrôle du pays et qui sont spécialistes de ce type d’opération. Pas la Russie qui a d’autres moyens d’exercer un contrôle sur le pays…

Nouvelle coïncidence, sans doute, au lendemain de l’élection, le New York Times publiait un long article sur Svetlana Tikhanovskaya dans lequel on apprenait qu’elle a passé ses étés en Irlande, pendant dix ans, dans le cadre d’une opération de charité pour les « enfants de Chernobyl », et comment cette femme au foyer s’occupant de ses deux enfants, dont un fils handicapé, avait repris la campagne de son mari Sergei Tikhanovsky, un blogger forcé de s’exiler. Des médias biélorusses l’ont même comparée à Jeanne d’Arc…

Dans un dernier développement, on apprenait aujourd’hui que les présidents Russe et Biélorusse avaient eu une longue conversation téléphonique au cours de laquelle Vladimir Poutine avait confirmé à son « frère » que la Russie était prête à intervenir dans le cas d’une ingérence étrangère menaçant la stabilité de son voisin, conformément à l’accord signé en 1999. Ceci explique la « disparition » des innocents provocateurs dans les manifestation populaire d’hier.

De son côté, l’Union Européenne a annoncé le 14 août, suite à une réunion des ministres des Affaires étrangères des pays membres que, tout d’abord elle ne reconnaissait pas les résultats de l’élection présidentielle, et, ensuite, qu’elle allait imposer de nouvelles sanctions à la Biélorussie. Le représentant polonais, Jacek Czaputowicz, était (surprise) le plus fervent partisan de ces mesures.

Mais la Russie devrait encore décourager définitivement les Etats-Unis et l’OTAN de revenir à la charge, en finalisant l’intégration des deux pays, malgré l’opposition d’un Alexandre Lukashenko qui a pas mal de choses à se faire pardonner…