Le 10 mars dernier, Alexeï Navalny twittait sur un mode sarcastique, qu’ils « ne m’ont pas encore tué, ce qui est inacceptable, pour un véritable opposant ». Comme si le meurtre – ou la tentative de meurtre – était pour lui une consécration, une clef d’entrée dans la « grande politique »… Qu’Alexeï Navalny soit aujourd’hui victime d’une tentative d’empoisonnement ou non, que cette tentative de meurtre ait été ou non orchestrée par le pouvoir russe – ce qui est pour l’heure invérifiable – le destin du plus célèbre blogueur anti-corruption de Russie a irrémédiablement basculé.

Dès l’annonce du drame, la thèse du meurtre politique est avancée par les proches de Navalny. Un coupable est désigné: Vladimir Poutine, dont Navalny est devenu, pour tous les médias globaux, « le principal opposant » depuis la saison politique 2011-2012, une vague de protestations dont il fut la grande figure de proue. Un ambassadeur français fait sienne cette version des faits: « Nous savons qui est le coupable. » La première analyse de l’affaire publiée par Le Monde précise: « Il y a une vérité simple: la violence politique est inhérente au système Poutine. » Il faut reconnaître que la thèse de l’élimination d’un rival par le pouvoir russe, et en particulier par empoisonnement, s’inscrit dans une trame narrative riche et ancienne. Dans un essai sur le meurtre politique intitulé Le Malheur russe, Hélène Carrère d’Encausse écrivait que l’histoire de la Russie est une « histoire continue du meurtre politique depuis le IXe siècle ». « Il n’est de génération qui n’ait assisté, pétrifiée, à l’éternelle liaison entre meurtre et politique », poursuivait-elle, par allusion aux meurtres de masse du stalinisme qui ont profondément marqué la mémoire russe, concluant que « cette longue tradition meurtrière a sans nul doute façonné une conscience collective où l’attente d’un univers politique pacifié tient peu de place »

Dans cette longue histoire meurtrière du pouvoir en Russie, l’élimination physique des rivaux et des opposants relève presque de la figure de style. On se plaît à relever une étonnante continuité. Catherine II élimine son époux et s’empare du trône, Paul Ier est éliminé par un complot tramé par son fils et successeur sur le trône, Alexandre Ier, Trotsky, en exil, est éliminé par un assassinat commandité par son éternel rival Staline… La Guerre froide vient ensuite alimenter la funèbre cohorte des assassinats commandités par le pouvoir soviétique, que Wikipédia estime – et pour les seuls XXe et XXIe siècles! – à pas moins de 120, contre des espions, des agents doubles ou triples, des dissidents… Dans cet usage politique du meurtre, l’empoisonnement règne en maître. Qui ne garde en mémoire l’affaire dite «des parapluies bulgares»? Plus près de nous, beaucoup moins rocambolesque, la sombre et sinistre affaire Litvinenko, en 2006, qui consacre le polonium au rang de poison majeur. Enfin, en 2018, en plein Russiagate, l’ « affaire Skripal » et l’accusation portée officiellement et au plus haut niveau par la Grande-Bretagne contre les services russes d’avoir empoisonné un citoyen britannique et ancien agent russe, ainsi que sa fille, avec du novitchok, une substance innervante développée par l’URSS dans les années 1970…

À ce narratif familier des esprits occidentaux moulés par la Guerre froide et entretenus presque quotidiennement par la guerre de l’information menée sans relâche depuis 2014 contre la Russie dans le contexte de la « nouvelle Guerre froide », qui est d’abord une incessante guerre de l’information par répétition des mêmes narratifs, les médias russes rétorquent, directement ou par allusions, par un contre-narratif hérité de la Guerre froide, un narratif soviétique, celui-là: le choix effectué par les proches de Navalny de le transporter hors de Russie pour le diagnostiquer et le faire soigner semble confirmer que l’activiste anti-corruption est bien un membre de la « Cinquième colonne », un « agent de l’étranger » aux mains de ces puissances occidentales dont l’objectif est de provoquer une « révolution de couleur en Russie » pour renverser Poutine. Voire, si empoisonnement il y eut, celui-ci pourrait bien relever d’une provocation des services occidentaux, ou encore ukrainiens…

Les meurtriers agissent en petites officines qui se jouent des frontières bureaucratiques entre services secrets et agences de sécurité privées, et qui se jouent des frontières tout court.

Le meurtre politique n’est pas simplement un acte d’élimination physique, il est aussi un acte qui s’inscrit hic et nunc dans un narratif à effet performatif. Nous sommes dans un univers où les meurtriers sont aussi, et peut-être surtout, des « producteurs d’événements » qui cherchent non pas tant à écrire la grande histoire qu’à orienter de manière décisive le curseur du narratif qui alimentera la machine médiatique et, par ricochet, la machinerie politique, le tout dans un instant t. Les meurtriers agissent en petites officines qui se jouent des frontières bureaucratiques entre services secrets et agences de sécurité privées, et qui se jouent des frontières tout court. Pour agir, ces officines doivent être très mobiles et absolument intraçables. Comme l’a montré en 2018 l’affaire Babtchenko, la mise en scène d’un assassinat politique pour discréditer l’adversaire ne peut être menée efficacement par un service déployant un trop grand nombre de personnes – en l’occurrence, le vrai-faux assassinat par balles de cet irréductible opposant à Poutine réfugié en Ukraine avait été organisé par le SBU, les services ukrainiens. Comme pour les précédents Litvinenko et Skripal, la pelote du vrai et du faux de cette nouvelle « affaire Navalny » est indémêlable. Chacun y verra ce qu’il voudra y voir en alimentant ses préjugés à la lecture des analyses et des commentaires « pro-occidentaux » ou « pro-russes ». Quelle que soit la cause de ce drame, on peut craindre que le meurtre politique de l’homme politique Navalny ne soit déjà commis. Navalny pourrait se noyer pour toujours dans les eaux troubles et fades de la guerre de l’information. Cet activiste civique n’avait jamais vraiment épousé tous les contours de la politique. Son naturel le poussait à « casser les codes », ceux du pouvoir, mais aussi ceux de l’opposition démocrate-libérale russe « bon teint », qui voit d’un assez mauvais œil ses poussées populistes nationalistes. Si ce « libéral » aux idées politiques assez imprécises a récemment donné des gages de son alignement sur des positions très pro-occidentales , la force de frappe de son discours n’est pas tant idéologique que rhétorique et charismatique : c’est sa personne et son engagement anti-corruption qui entraînent. Par ce transfert en Allemagne, le « principal opposant » à Poutine est tout à la fois consacré internationalement et disqualifié en Russie, où il jouait jusqu’ici non pas tant le rôle du « principal opposant » que de sparring partner de Poutine qui, par ce drame, se verra privé, et ce au moment où il en aurait eu le plus besoin, de son « opposant anti-système systémique », à l’heure où son choix de bousculer les institutions pour pouvoir rester infiniment, ou presque, au pouvoir risque plus que jamais de faire vaciller le socle de sa popularité.