L E T T R E     O U V E R T E

à Monsieur Jérôme Fenoglio
Directeur de la publication
« Le Monde »

Suite à l’article « En Ukraine, la bataille des langues »
(par Faustine Vincent, « Le Monde » du 17 février 2021)

Monsieur le Directeur,

Je vous envoie cette lettre sans grand espoir de la voir publiée ni d’avoir une réponse autre que « merci de l’attention que vous portez… » Et pourtant…

« En Ukraine, parler ukrainien ne va pas de soi », écrit votre journaliste Mme Vincent et elle a bien raison sur ce point. Cela se fait, mais ne va pas de soi du tout. Comme il ne va pas de soi parler irlandais en Irlande, français en Belgique ou italien en Suisse. Que voulez-vous y faire ? Tel et le prix à payer par tout état multiethnique qui veut protéger son intégrité : le plurilinguisme ou l’éclatement.

Pire encore, la Commission Européenne à Bruxelles ne parle pas « l’européen », mais une langue désormais « extra-européenne », en tout cas une langue qu’aucun des pays-membres de l’UE ne parle. Pourtant « Le Monde » n’a pas l’air de s’en inquiéter.

A ce qu’il semblerait, parler de la « Charte d’éthique professionnelle des journalistes » (SNJ, 1918/38/2011) ou de la « Charte d’éthique mondiale des journalistes » (FIJ, Tunis, 12/06/2019) au « Monde », ne va pas de soi non plus. Dommage, que de si belles déclarations passent dans l’oubli. Et je me souviens comme si c’était hier qu’« un journaliste digne de ce nom (…) tient l’esprit critique, la véracité, l’exactitude, l’intégrité, l’équité, l’impartialité, pour les piliers de l’action journalistique; tient l’accusation sans preuve, l’intention de nuire, l’altération des documents, la déformation des faits, le détournement d’images, le mensonge, la manipulation, la censure et l’autocensure, la non vérification des faits, pour les plus graves dérives professionnelles » ou encore que «le/la journaliste (…) évitera toute confusion entre son activité et celle de publicitaire ou de propagandiste».

Il y a dix jours Mme Vincent nous présentait, sur un ton approbateur, la fermeture de trois chaînes de télévision, opérée sur décret du président ukrainien M. Zelensky, au nom de la « sécurité nationale » et en soutien de la « liberté d’expression » face à la « propagande ». Maintenant, elle explique, mine de rien, avec tous les éléments de langage du régime de Kiev que pour la même « sécurité nationale » et « face à la menace russe » il convient d’interdire à quelques millions de gens l’usage de leur langue maternelle. Et ceci prétend-elle, sans provoquer de réaction, car « la nouvelle loi est majoritairement bien accueillie » par la population, puisque « seuls » 34%, la jugent défavorablement.

Dois-je rappeler qu’il y a 85 ans c’était aussi le cas des lois allemandes vouant les juifs à l’extermination ? La grande majorité de la population y était plutôt favorable, et les démocraties européennes, tout comme aujourd’hui, ont assumé, quoique sans l’approuver, le choix souverain de leur voisin, légitime « face à la menace judéo-bolchévique ».

Mme Vincent devrait aussi réviser sa copie en ce qui concerne le pourcentage de russophones en Ukraine (mais pas uniquement sur ce point). Même s’il ne s’agissait que de 34% de la population (sans compter le Donbass), cela signifierait quelques 12,5 millions d’habitants (soit un peu plus que la Belgique ou la Grèce), réduits au statut de citoyens de deuxième zone (il existe bien des « non-citoyens » dans les pays Baltes, et alors ? Y a-t-il des journalistes au « Monde » pour défendre leurs droits ?). Mais les chiffres de l’Institut international de sociologie de Kiev et du Fonds des initiatives démocratiques d’Ilko Koutcheriv sont à prendre avec des pincettes. L’impartialité de ces deux institutions qui vont souvent de pair laisse dubitatif, car les deux sont réputées très pro-occidentales et dépendantes de financements américains, alors que le fondateur de la deuxième s’était même proclamé « membre de l’OTAN à titre personnel », ce qui en dit long sur ce personnage.

Il existe d’autres statistiques en la matière, moins officielles mais qui ont l’air plus vraisemblables. Ainsi, selon l’étude du très respecté American Institute of Public Opinion (connu aussi sous le nom de George Gallup Institute) réalisée en 2008, 83% de personnes interrogées en Ukraine ont préféré les questionnaires en russe[1] (cela ne signifie pas que le russe soit leur langue maternelle, mais simplement qu’à ce moment ils l’avaient préférée). D’autre part, selon l’étude de Google plus de 70% des recherches lancées en l’Ukraine en 2013 étaient formulées en russe.

Enfin, il faut comprendre que les « russophones » en Ukraine ne sont pas que des russes, mais aussi des biélorusses, des arméniens, des grecs, des moldaves, des hongrois et beaucoup d’autres minorités. Tous ces gens qui se considèrent de langue et de civilisation russes ne pourront désormais utiliser leur langue que dans la vie privée et les offices religieux. Et leurs enfants suivront leurs cours en ukrainien et n’auront plus droits aux contes de Pouchkine, de Bajov ou de Erchov, aux dessins animés de Norstein et de Kotchanov qu’en traduction. Et que penser de Gogol ? Ce classique de la littérature ukrainienne qui écrivait en russe (tout comme Charles De Coster ou Maurice Maeterlinck, des belges qui écrivaient en français) ?

« Quand la guerre éclate, Kiev comprend qu’il est d’autant plus urgent de renforcer la politique linguistique », – nous explique-t-on.

Non, Monsieur le Directeur, non, Mme Vincent. Vous mentez et vous propagez des mensonges. La guerre éclate quand le régime nationaliste issu d’un coup d’état anticonstitutionnel, soutenu, il est vrai, par la « communauté occidentale » et financé par les Etats-Unis, cherche à interdire l’usage du russe et envoie les troupes contre la population qui ne l’a pas élu, pour lui imposer son mode de vie, sa vision de l’histoire, sa compréhension du bien et du mal. Et la guerre qui éclate lorsque le gouvernement envoie les troupes, les blindés et l’aviation contre une partie de son peuple, dont le seul tort et de ne pas parler « la bonne » langue, ne pas vénérer « les bons » héros et ne pas vouloir soutenir le coup d’état, cette guerre s’appelle « guerre civile ».

Il ne faut pas confondre. Le soulèvement du Donbass et le référendum en Crimée n’étaient pas la cause, mais la conséquence de la « politique d’ukrainisation » lancée par les nationalistes de Kiev.

Certes, mon discours vous semblera de la « propagande poutinienne » et vous avez le droit de ne pas y croire. Mais que répondrez-vous à Oliver Stone, à Paul Moreira, aux journalistes de BBC ? A tous ceux qui, en « journalistes dignes de ce nom », ne se contentent pas de relayer les communiqués de presse distribués par les autorités ukrainiennes, mais regardent les faits, se posent des questions et cherchent des réponses.

Pourquoi ne pas préciser que ce ne sont pas uniquement « les députés prorusses », qui dénoncent une « ukrainisation forcée » mais aussi d’autres minorités ethnolinguistiques et certains pays européens, dont la Hongrie, et que, suite à cette dénonciation, une dérogation a été accordée aux « langues officielles de l’Union Européenne » dont l’enseignement pourra continuer jusqu’en 2023 ?

Pourquoi ne pas indiquer que ces lois dites « linguistiques » (« sur la langue nationale » et « sur l’enseignement ») contredisent non seulement la Constitution ukrainienne, mais aussi la « Convention de l’UNESCO concernant la lutte contre la discrimination dans le domaine de l’enseignement » de 1960 et de nombreux textes de l’OSCE et du Conseil de l’Europe ? Que leur caractère injuste et discriminatoire a été constaté par le HCDH de l’ONU, le Haut Commissaire aux minorités nationales de l’OSCE, la Commission de Venise du Conseil de l’Europe, dont Kiev a tout simplement balayé les objections et les recommandations.

Pourquoi ne pas raconter comment le satut de « langue régionale » dont le russe jouissait dans certaines régions à population majoritairement russophone lui est systématiquement retiré par décisions de justice ?

Pourquoi ne pas reconnaître enfin que ces lois ne faciliteront certainement pas l’application des « Accords de Minsk » car elles contredisent directement le point 11 de ces accords : Mise en œuvre d’une réforme constitutionnelle en Ukraine avec entrée en vigueur d’ici à la fin de 2015 d’une nouvelle Constitution prévoyant comme élément clef une décentralisation compte tenu des spécificités de certains arrondissements des régions de Donetsk et de Louhansk définies en accord avec les représentants de ceux-ci, ainsi que l’adoption, avant la fin de 2015, d’une législation permanente relative au statut spécial de certains arrondissements des régions de Donetsk et de Louhansk, conformément aux mesures mentionnées en note 1; ainsi que ladite note 1, qui stipule, entre autre, le droit à l’autodétermination linguistique et la possibilité de conclure des accords portant sur le développement économique, social et culturel de certains arrondissements des régions de Donetsk et de Louhansk?

Un chose encore : n’est-il pas bizarre que tous les témoignages cités dans l’article aillent dans le même sens ? Serait-ce une coïncidence ou le parti pris de la journaliste qui préfère éviter les avis contraires ? Peut-être, lui a-t-on juste indiqué les personnes à interviewer, et elle n’aurait alors pas osé chercher ailleurs ? Ou bien elle ne l’a pas voulu ?

Il n’y a pas de mal, si la journaliste utilise « les éléments de langage » fournis par les autorités, si elle reproduit le message du gouvernement. Cela fait aussi partie de son travail. Mais ce qui est terrible, c’est qu’elle s’arrête là, sans aller chercher ailleurs, sans donner la parole à ceux qui sont d’un avis différent. Qu’elle feint de ne pas apercevoir les ruses infantiles et les absurdités révoltantes qu’on lui impose, comme « fermer les médias au nom de la liberté d’expression » ou « interdire les langues pour protéger les minorités ». Là ça devient grave. C’est que la journaliste est devenue un porte-parole. C’est qu’elle n’a pas su éviter la confusion entre son activité et celle de propagandiste[2] .

En fait, Mme Vincent nous dévoile tout le sens de son article et du message qu’on lui fait passer, dans son avant-dernier paragraphe. Il conviendrait juste d’empêcher aux Ukrainiens de consulter l’Internet russe (de regarder la télé et de lire les journaux). C’est certainement pour cette raison que le président V. Zelensky vient de proroger de trois ans l’interdiction (en cours depuis 2017) d’accès à 468 sites et plateformes du segment russe du Web, dont le moteur de recherche « Yandex », la messagerie « Mail.ru », les réseaux sociaux « VK » et « Odnoklassniky » ainsi que les sites de « Tass », de « RIA-Novosti », de « Vesti » et d’autres (hélas, il ne peut pas interdire Google). C’est pour cette même raison que sont interdites en Ukraine plus de 80 chaines de télévision et quelques 211 médias-papier russes.

Et pour cela il serait bon que les ukrainiens oublient le russe (la prochaine fois on essayera de leur désapprendre à lire, mais ce sera pour plus tard).

La logique est dramatiquement simple : « C’est nous qui dirons à nos citoyens ce qu’il leur faut savoir, et ils ne devront surtout pas chercher ailleurs. Sinon ils risqueraient d’y trouver on sait quoi ! »

Car désormais on le sait très bien, tout ce qui ne correspond pas à NOTRE information n’est que leur propagande.

Bizarre. Quand j’étais petit je lisais ça dans « La Pravda ». Maintenant que je ne suis pas loin de devenir vieux, je le lis dans « Le Monde ».

Respectueusement,

Chef du Service presse,
Conseiller                                                              
Serge PARINOV

P.S.        Et cerise sur le gâteau.

Lorsque j’avais 9-10 ans et que je commençais à apprendre le français à l’école secondaire №18 de la ville de Moscou, on avait pour lecture hors-classe, « Cosette », « Gavroche », et d’autres textes de ce genre. Des brochures d’une vingtaine de pages avec des textes de Victor Hugo, adaptés pour les enfants qui commençaient juste à lire le français. Cela me revient comme si je les avais encore sous les yeux. La série « Mes premières lectures », éditée à Kharkov (République Socialiste Soviétique d’Ukraine) en 1957. A la fin du livre il y avait une rubrique « mots et expressions que tu ne connais pas », une sorte de petit dictionnaire Franco-ukrainien. Cela donne une idée de la soi-disant « oppression de l’ukrainien sous les Soviets ».


[1] https://news.gallup.com/poll/109228/Russian-Language-Enjoying-Boost-PostSoviet-States.aspx

[2] « Charte d’éthique professionnelle des journalistes » (SNJ, 1918/38/2011)