On entend de plus en plus souvent expliquer que les Etats-Unis ou l’Otan ne veulent pas d’une guerre avec la Russie. L’argument principal étant qu’il s’agirait, pour l’Occident, d’une opération suicidaire. Je suis d’accord avec cela, mais je ne puis m’empêcher de m’inquiéter du simple fait que cet argument soit de plus en plus souvent utilisé. S’agit-il de mettre en garde les têtes brulées occidentales qui rêvent d’en découdre avec la Russie ? S’agit-il de dire à la Russie « ne vous inquiétez pas, nous ne sommes pas assez fous pour vous attaquer de front », afin de lui faire baisser son niveau d’alerte ? Moscou devrait-il s’inquiéter ? Faut-il s’attendre à des attaques localisées, des guerres limitées, lancées par qui ? Dans quel but ?

Le ministère de la défense russe prend les choses au sérieux. C’est le moins que l’on puisse attendre de lui. Les mouvements de troupe en direction de l’ouest et, en particulier de l’Ukraine, auxquels nous avons assisté cet été, avaient pour but de montrer avec quelle rapidité l’armée russe pouvait masser une énorme quantité d’hommes et de matériels en un point particulier de sa frontière. La mise en place de moyens de défense anti aérienne sur les bords de la Mer Noire en a fait un bassin effectivement contrôlé de près par la Russie. C’est pourquoi les Etats-Unis et l’Otan organisent des manœuvres navales dans la région, ils veulent tester cette défense, en particulier les installations radar.

Tout le monde a compris que les nouveaux armements annoncés par Vladimir Poutine en 2018 ne sont pas les « dessins animés » du président russe comme certains médias occidentaux avaient qualifié ces annonces. La plupart d’entre eux sont maintenant opérationnels et le reste ne devrait pas tarder à être en dotation également. Il est devenu évident que la Russie, qui a toujours été « à la traine » en matière d’armements (y compris, évidemment à l’époque soviétique), a pris maintenant un certain nombre d’années d’avance sur le camp occidental, et les recherches se poursuivant, on ne sait pas si et quand cette avance pourrait être compensée.

D’autre part, la coopération économique et militaire entre Chine et Russie atteint des niveaux que personne ne pouvait imaginer il y a seulement six ans.

Cela n’empêche pas les médias occidentaux ou les dirigeants de pays agressivement russophobes comme les Pays Baltes, la Pologne ou l’Angleterre de continuer à provoquer la Russie, dans l’espoir d’un dérapage dont ils pourraient tirer un profit politique. Les deux chambres du Congrès américain sont également sur cette longueur d’onde.

Mais les militaires occidentaux savent très bien le risque que représenterait pour eux un conflit avec la Russie. C’est pourquoi Washington envoie le directeur de la CIA ou Viktoria Nuland à Moscou. Certainement pas pour transmettre des mises en garde ou des menaces, comme l’explique le « New York Times » ou « CNN », mais pour sonder les dirigeants russes et essayer de deviner leurs réactions en cas de conflit. Peut-être même pour leur expliquer que les Etats-Unis ne veulent pas d’une guerre ouverte.

L’Ukraine est devenu le point de fixation des russophobes occidentaux. La Russie est accusée de plus en plus fréquemment et de plus en plus violemment de vouloir envahir le pays. Tout est bon et les remarques d’analystes politiques sérieux ne sont pas prises en compte. La première question qu’il faudrait se poser est : pourquoi le Kremlin ferait il cela ? Qu’a-t-il à y gagner ? L’Ukraine a beaucoup changé depuis 2014. Toutes ces années de propagande anti russe ont laissé des traces. Quelles seraient les réactions de la population, hors des républiques de Donetsk et Lougansk, si l’armée russe intervenait sur le terrain ? Serait-elle bien accueillie comme beaucoup semblaient le penser en 2014 ? Rien ne le prouve.

La Russie a-t-elle besoin de l’Ukraine aujourd’hui ? Ou, devrait-on dire de « ce qui reste de l’Ukraine » ? Ressources naturelles minimum, économie désorganisée. Les meilleurs éléments sont déjà partis à l’étranger. Beaucoup en Russie dont ils parlent la langue, et où ils ont été bien accueillis. Les autres en Allemagne, au Canada où ils occupent des emplois subalternes, mais meilleurs que ceux qu’ils avaient dans leur pays. Ceux qui restent, comme d’habitude, sont ceux qui n’ont pas trouvé d’emplois hors de leur pays.

La Russie a surtout besoin d’un maintien du statu quo. Elle ne veut pas d’une Ukraine membre de l’Otan (mais qui le veut d’ailleurs dans l’Otan même ?), elle ne veut pas de missiles américains stationnés sur le territoire ukrainien. C’est ce que veut Vladimir Poutine, quand il demande un engagement écrit de l’Otan de ne plus s’étendre vers l’Est (il vise l’Ukraine et la Géorgie).

Donc, la Russie ne veut pas de l’Ukraine, les Etats-Unis ne veulent pas se battre pour l’Ukraine, pas plus que l’Union Européenne. Et pourtant on accuse toujours la Russie de se préparer à une intervention militaire en lui promettant « un enfer de sanctions » si elle le faisait.

Tout ceci sert un certain nombre d’intérêts. Je ne reviendrai pas sur le complexe militaro industriel et le Pentagone qui ont besoin d’instabilité dans le monde pour justifier les sommes pharaoniques versées au budget du département de la Défense. Mais une guerre en Ukraine pourrait séduire Joseph Biden. En effet, les Etats-Unis sont manifestement fatigués de soutenir un pays imprévisible, qui leur a déjà coûté énormément d’argent et dont ils savent maintenant qu’ils n’en tireront pas les effets escomptés au départ, dans leur lutte contre la Russie. Laisser Zelenski perdre une « petite » guerre contre la Russie permettrait de rejeter sur lui la responsabilité de cet énorme « ratage » et de se débarrasser de lui et des néo-nazis qui l’entourent. Le problème de Zelenski sera de réussir à quitter le pays à temps. L’Union Européenne qui s’est auto intoxiquée à la russophobie, s’est enfermé dans un coin dont elle se demande comment sortir. Elle hait la Russie, mais elle a besoin de la Russie. Elle aussi se satisferait sans doute d’une petite guerre qui permettrait d’augmenter encore les sanctions économiques contre Moscou. Mais les dirigeants européens ne semblent pas réaliser que cela les mettrait encore plus dans la « main de fer » des Etats-Unis. Ou alors, ils s’en satisferaient ?

La discussion par vidéo des deux présidents n’a, comme on s’y attendait, rien donné de nouveau. Vladimir Poutine lui-même, quelques heures avant ce rendez-vous, le qualifiait à la télévision de « rencontre protocolaire ». Elle a tout de même été l’occasion pour certains membres du Congrès américain de faire encore monter la pression. Si certains parlaient de « sanctions du diable », d’autres allaient plus loin comme le sénateur du Mississippi, Roger Wicker, qui conseillait à Joseph Biden d’envisager une frappe nucléaire préventive contre la Russie. On atteint là des niveaux proprement psychiatriques. Et que faire quand on a des fous en face de soi ? Essayer de ne pas les braquer, leur parler calmement…

Côté américain, ces déclarations ont tout de même fait réagir. Je recommande aux anglophones de regarder cet entretien de Tucker Carlson de Fox News avec Tulsi Gabbard, qui a servi comme officier dans l’armée américaine et a été candidate à la primaire démocrate pour les élections de 2020 où elle avait finalement soutenu Joseph Biden. « Toute personne qui envisage ce qu’a proposé le sénateur Wicker doit être fou. Le pire, c’est que le sénateur Wicker n’est pas n’importe qui, il est le numéro deux républicain, au comité des forces armées du Congrès. Certains, dans le camp démocrate, ont le même type de réaction. C’est pourquoi nous nous trouvons dans une situation extrêmement dangereuse ». Et Tulsi Gabbard d’ajouter : « Vous réalisez que ces gens proposent de lancer une guerre nucléaire qui va détruire les USA, l’Ukraine et le monde, pour défendre la démocratie en Ukraine ! »

Je vous recommande également l’éditorial de Tucker Carlson, sur Fox News toujours. Il fait remarquer qu’une des ironies de la situation est que Biden veut intervenir dans la crise en Ukraine en oubliant que la crise elle-même est le fait de ses conseillers actuels. « Biden est impopulaire, il est incompétent et il est désespéré. Mais pire encore, Biden est faible, il est un jouet dans les mains des idéologues qui l’entourent ». Vous aurez la surprise d’entendre un journaliste américain qui donne une description assez juste de la crise ukrainienne. Malheureusement, Tucker Carlson est assez unique en son genre, dans les médias de grand chemin occidentaux.