Répondant à la question d’une journaliste de « Sky News » pendant sa conférence de presse annuelle le 23 décembre dernier, Vladimir Poutine a expliqué que ce sont les pays occidentaux qui, au mépris de la parole donnée se sont approchés des frontières de la Fédération de Russie et que, par conséquent c’était aux Etats-Unis et à leurs alliés de donner des garanties de sécurité et non le contraire. Et d’ajouter « Ce n’est pas à nous de vous donner des garanties, mais à vous, de nous en donner, et rapidement, maintenant ».

L’administration Biden a répondu favorablement à la demande de négociations. N’oublions pas que c’est le président américain lui-même, qui a sollicité les différentes rencontres et discussions téléphoniques ou vidéo (cinq au total) qui ont commencé cet été à Genève. Ainsi donc, des négociations vont commencer en janvier, à Genève de nouveau, entre deux représentants de haut niveau des deux pays.

Mais tout le monde connaît la capacité américaine à « faire durer » les négociations, quand cela les arrange. Or le président russe ne demande pas des négociations, mais des garanties, et rapidement. Pour essayer de voir plus clair dans la situation, je vais donc diviser mes reflexions en deux parties. La première « Que se passe-t-il ? » essaiera de faire le point sur la situation telle qu’elle se présente, en particulier en Ukraine et autour de ce pays. Je sais que notre amie Diane Porter prépare en ce moment un article sur la situation aux Etats-Unis. Ma deuxième partie « Que pourrait-il se passer ? » essaiera d’imaginer les réactions possibles de la Russie au cas où les négociations menaceraient de « s’enliser ».

Ainsi donc, que se passe-t-il ?

En 2014, les Etats-Unis ont organisé un coup d’état en Ukraine (ils ont admis, depuis, leur intervention), pour remplacer le président élu, Viktor Ianoukovitch, trop favorable à Moscou. L’objectif était, comme le suggérait Zbigniew Brzezinski dans « Le grand échiquier » (1997) d’affaiblir la Fédération de Russie en lui « retirant » l’Ukraine. Selon l’auteur, la stabilité du monde dépendait du maintien de l’hégémonie américaine. Plus tard, l’objectif est devenu de transformer l’Ukraine en un nouvel Afghanistan dans lequel la Russie s’enliserait. Rien n’a fonctionné comme prévu, malgré un « investissement de plus de cinq milliards de dollars » (dixit Viktoria Nuland), et maintenant les Etats-Unis et l’Otan cherchent à attirer la Russie en Ukraine pour pouvoir, enfin, crier à l’invasion.

Moscou soutient, bien sûr les républiques autoproclamées du Donbass (DNR et LNR), depuis 2015 en envoyant des convois d’aide, mais il n’y a pas de militaires russes présents en tant que tels. Le Kremlin ne laissera pas Kiev écraser les populations locales, mais les Russes n’ont que faire d’un pays dévasté. Les troupes ukrainiennes, unités régulières et bataillons néo-nazis, harcèlent le Donbass jour après jour. D’après les estimations du ministère russe de la défense, environ 120.000 hommes sont massés du côté ukrainien de la ligne de démarcation, soit environ la moitié de l’armée ukrainienne, avec des armes lourdes et des drones Bayraktar.

En 2015 des accords ont été signés à Minsk entre Kiev et les représentants du Donbass, accords dont la France, l’Allemagne et la Russie sont garants. Mais les Ukrainiens refusent de les mettre en œuvre et Français et Allemands ferment les yeux. Au contraire, ils accusent le Russie de se préparer à envahir l’Ukraine et promettent des sanctions exceptionnelles au cas où les troupes de Moscou passeraient la frontière. Comme d’habitude, on ne discute pas, on menace, car en réalité, l’Occident rêve d’une intervention russe sur le terrain.

Pensent-ils sérieusement que la Russie n’a pas compris où ils veulent l’attirer ? Leur arrogance les fait sous-estimer l’adversaire, ce qui est une grave erreur.

Risque-t-on pour autant une guerre en Europe pour l’Ukraine ? C’est peu probable. Les militaires de l’Otan et ceux du Pentagone savent qu’ils ne peuvent pas battre l’armée russe dans un combat conventionnel. Un passage aux armes nucléaires signifierait la destruction de tous les belligérants. En revanche, une « petite » guerre localisée, perdue par Kiev, permettrait de déclencher de nouvelles sanctions contre l’économie russe. Sans compter ce que couterait l’administration de l’Ukraine à la Russie. Il faut donc provoquer le Kremlin jusqu’à ce qu’il intervienne.

C’est pourquoi on accepte le principe d’une négociation, en continuant à armer l’Ukraine et à l’encourager à ne pas respecter les accords de Minsk.

Les Etats-Unis ont augmenté leur aide militaire de 450 millions de dollars (en plus des milliards donnés sur les huit dernières années). Un projet est actuellement à l’étude au Sénat américain qui prévoit une nouvelle aide de 450 millions l’année prochaine. Selon le journaliste irlandais Finian Cunningham*, les armes viennent des stocks initialement destinés à l’armée afghane soutenue par les USA et comportent des hélicoptères et des munitions anti-char. Elles pourraient venir aussi de stocks secrets entretenus par la CIA en Roumanie et en Bulgarie. De son côté, Kiev a décidé d’augmenter son budget de défense de 20%. Pendant ce temps, les USA et leurs alliés de l’Otan inversent la réalité en prétendant défendre l’Ukraine contre une agression russe.

Du côté russe, la porte-parole du ministère des affaires Etrangères accuse l’Ukraine d’héberger des milliers de conseillers militaires étrangers sur son territoire. Les autorités ukrainiennes ont même décidé de nouvelles mesures facilitant la naturalisation de ces conseillers militaires étrangers. Le ministre russe de la Défense, Serguei Shoïgou accuse des conseiller militaires étrangers de préparer une provocation dans l’est de l’Ukraine avec utilisation d’armes chimiques. Mais l’Ukraine n’est pas la Syrie et les renseignements russes y sont bien informés.

Ainsi donc, d’un côté, l’Occident accepte le principe d’une négociation en vue de donner à la Russie les garanties de sécurité qu’elle réclame, et, de l’autre il continue à entretenir la tension dans le sud-est de l’Ukraine. C’est ce qui fait dire à Finian Cunningham* que ces négociations ne seront qu’un miroir aux alouettes. Il en veut pour preuve le fait que Washington ait annoncé avant hier qu’il allait mener les négociations en accord avec l’Otan et ses alliés. Le président polonais déclarait cette semaine après une réunion avec ses homologues ukrainiens et baltes que l’Otan devait augmenter ses préparatifs militaires et concevoir nouvelles sanctions afin « d’empêcher l’agression russe ».

Faut-il s’inquiéter de tout cela ? Oui, un peu, bien sûr ! Mais qui peut sérieusement penser que Moscou n’ait pas compris ce qui se passe et ne s’y prépare pas ? Lors de sa conférence de presse, Vladimir Poutine a expliqué que « Nous savons très bien que même les garanties juridiques ne peuvent pas être totalement sûres, car les États-Unis se retirent facilement de tout traité international qui a cessé d’être intéressant pour eux pour une raison ou une autre, parfois en donnant des explications et parfois non, comme ce fut le cas avec les traités ABM et Ciel ouvert – rien du tout ». La demande de garanties est un premier pas dans une nouvelle stratégie. Il y en aura d’autres. Nous verrons dans la deuxième partie, quels sont les autres pas, possibles.

*Finian Cunningham est un journaliste irlandais. Originaire de Belfast, il est titulaire d’une maîtrise en chimie et a travaillé comme rédacteur scientifique pour la Royal Society of Chemistry à Cambridge, en Angleterre, avant d’entamer une carrière dans le journalisme. Pendant plus de 25 ans, il a travaillé comme rédacteur adjoint et rédacteur pour « The Mirror », « The Irish Times », « The Irish Independent » et le quotidien anglais « The Independent », entre autres. Aujourd’hui commentateur indépendant, ses chroniques apparaissent sur « RT », « Sputnik » et la « Strategic Culture Foundation ». Il est le deuxième lauréat du prix Serena Shim qui récompense l’intégrité sans compromis dans le journalisme (décembre 2020).