La « semaine diplomatique » initiée par la Russie vient de se terminer comme nous le savons. Place aux actes. Les commentaires des médias et des blogs sérieux (nous ne consultons pas les autres) commencent à imaginer des scénarios possibles.

J’aimerais, pour éclairer nos lecteurs, proposer le point de vue d’un spécialiste. Andrei, que nous citons souvent, est un citoyen suisse vivant en Floride avec sa femme américaine. Il est né en Suisse d’une mère russe issue de l’émigration et d’un père hollandais. Il a servi dans les services de renseignements de l’armée suisse, spécialiste de l’Union Soviétique, comme militaire d’abord, puis comme consultant civil. J’ai traduit, ci-dessous, pour nourrir les réflexions de chacun, des extraits de son dernier article.

« Les dirigeants de l’Empire (déjà mort) passent complètement à côté de la réalité fondamentale de la guerre moderne.  Ils semblent particulièrement ignorants de trois faits fondamentaux :

– La guerre moderne est principalement menée avec des armes à longue portée, à distance, ce qui rend la manœuvre par le feu beaucoup plus importante que la manœuvre par les forces.

– La guerre moderne accorde une importance considérable aux défenses aériennes intégrées qui travaillent ensemble dans le cadre de systèmes automatisés de gestion de la bataille.  Les missiles de défense aérienne modernes peuvent abattre des cibles situées à plusieurs centaines de kilomètres.  Aucun système de défense aérienne occidental ne peut arrêter les armes hypersoniques.

– La guerre moderne est avant tout non linéaire, c’est-à-dire qu’elle ressemble plus au football qu’au football américain : chaque joueur (disons un groupe tactique de bataillon) « suit/oppose » un autre joueur plutôt que d’essayer de tenir une ligne et de défendre un territoire.

Ceux qui pensent que Poutine prépare une attaque de type Seconde Guerre mondiale ne comprennent tout simplement pas du tout la guerre moderne. »

Il aborde également la question des mouvements de troupes, un sujet à la mode lorsque l’Occident accuse la Russie de masser des troupes à sa frontière avec l’Ukraine.

« Mobilité stratégique vs opérationnelle/tactique

Les États-Unis peuvent déployer très rapidement une force militaire à peu près n’importe où sur la planète en l’absence de défenses aériennes modernes.  Cela signifie qu’en termes de mobilité stratégique, les États-Unis restent le leader du déploiement d’une force légère très loin de chez eux.

Les forces mobiles russes sont beaucoup plus lourdes que leurs homologues américaines.  Une division aéroportée russe est entièrement mécanisée et dispose de sa propre artillerie, de son propre blindage, de ses propres moyens de guerre électronique, etc.  En raison de ce poids, il est impossible pour les Russes d’utiliser, par exemple, des IL-76 ou des An-124 pour déployer une telle division aéroportée (ou une brigade ou même un bataillon) quelque part en Afrique ou en Amérique latine.  Toutefois, en sacrifiant ainsi la mobilité stratégique, la Russie obtient une mobilité opérationnelle/tactique dont les pays de l’OTAN et des États-Unis ne peuvent que rêver.  En termes simples, la Russie n’a pas les moyens de déployer un bataillon d’infanterie complet quelque part dans le lointain Paraguay, mais elle a les moyens de transporter une importante force aéroportée (jusqu’à plusieurs divisions) n’importe où à l’intérieur de la Russie (cela s’applique particulièrement aux forces désignées comme « réserve du commandant en chef ») ou, très approximativement, dans un rayon d’environ 1000 km de la frontière russe.  Une fois débarquée, cette force disposera non seulement d’une puissance de feu que les forces occidentales mobiles ne peuvent même pas espérer acquérir un jour, mais elle pourra également se déplacer rapidement étant, comme je l’ai mentionné, totalement mécanisée (le déplacement de la Rusbat de Bosnie à Pristina illustre bien ce type de capacité).

Tout ce qui précède vise à montrer à quel point toutes les discussions sur les forces russes se trouvant à 100, 200 ou même 400 km de la frontière ukrainienne sont stupides.  Si nécessaire, la Russie pourrait facilement déplacer une très grande force (encore une fois, entièrement mécanisée) vers la frontière ukrainienne ou même dans l’Ukraine contrôlée par les nazis.  Je ne crois pas qu’ils aient de tels plans (car la Russie a de bien meilleures options) mais la Russie a certainement la possibilité d’augmenter très rapidement les 100 000 soldats qui seraient actuellement à 400 km de la frontière ukrainienne. »

Enfin, Andrei aborde la question soulevée par plusieurs commentateurs, non militaires pour la plupart, d’une installation de missiles russes proches des Etats-Unis, dans des pays comme Cuba, le Venezuela ou le Nicaragua. Tout d’abord de telles opérations sont des opérations lourdes et qui prennent du temps, mais surtout, pas question de déployer des armes aussi sophistiquées dans des pays à la stabilité discutable sans de très importantes forces de défense. Donc opération chère également. Mais surtout, Andrei insiste sur l’inutilité de telles mesures.

« La Russie n’a pas besoin de déplacer ses missiles, car elle a maintenant les moyens de frapper l’ensemble du territoire continental des États-Unis avec un large éventail d’armes à longue portée.

Enfin, non seulement la Russie peut menacer les États-Unis continentaux sans impliquer aucun pays tiers, mais elle peut également menacer les intérêts américains là où ils sont les plus vulnérables : à l’étranger (notamment au CENTCOM et dans la région de l’Extrême-Orient et du Pacifique). »

Il faudrait donc s’attendre, selon lui, à d’autres mesures, d’autant que comme il le dit : « Poutine aime surprendre ».