Lors de la table ronde sur le thème de la « coopération régionale entre la France et la Russie », qui s’est déroulée le 9 février dernier, au Salon du livre russe à Paris, et à laquelle j’ai eu l’honneur de participer, un diplomate français, présent dans la salle, a expliqué qu’il avait travaillé sans problèmes en Russie et qu’après, tout la Russie était un pays normal, pas « exotique », en somme presque un pays comme les autres, ne se distinguant en rien du « main stream ». J’ai réagi avec vigueur, en faisant valoir qu’à mon avis et selon mon expérience je ne pouvais pas tenir la Russie pour un pays normal, en somme quelconque.

A y réfléchir, cette question mérite un examen plus approfondi que de simples réactions émotionnelles, voire épidermiques. « Normal », est en effet rassurant, car bien éloignée de l’image du « Bolchevik au couteau entre les dents » ou de l’armée rouge se trouvant seulement à trois étapes du Tour de France de Strasbourg (de Gaulle dans l’immédiat après-guerre). En somme, nous pouvons dormir tranquillement la Russie est devenue « normale ».

Normale ? Oui et non. En tout cas une question intéressante, remercions notre interlocuteur de l’avoir posée.

« La Russie, l’Orient et l’Occident, c’est le thème mondial sur lequel sont appelés à travailler les générations de notre siècle », écrivait le grand philosophe, Nicolas Berdiaev, en 1912, comme me l’a dit dans mon enfance, mon oncle Vladimir Iljine, qui fut un temps son assistant.

Le destin exceptionnel de la Russie

Doit-on rappeler que la Russie est certainement le pays du monde à avoir connu le plus de chocs géopolitiques et de conflits, au cours du siècle dernier. Guerre russo-japonaise en 1904-1905, Première Guerre mondiale, Guerre civile en 1918-1921/22, « Holodomor » les grandes famines de 1921, qui a donné naissance à la NEP, 1931-1932, 1945-1947, répressions de 1937-1938, les camps du Goulag, Seconde Guerre mondiale, diverses secousses en 1953, 1956, 1968, guerre d’Afghanistan (1979-1989), soit au total quelque 60 millions de victimes, ce qui, par rapport, à sa population représente le taux le plus élevé au monde. Doit-on ajouter le fait qu’après la chute de l’URSS, la baisse du PIB russe (-35/36%) a été supérieure à celle du PIB américain après la crise de 1929. En plus, la Russie est le seul « empire », il est vrai avec l’Allemagne, à s’être effondré à deux reprises au cours du XXe siècle.

Alors, la Russie, un pays normal ?

La Russie a été, est, et restera un des rares pays du monde, avec les Etats-Unis, la France, la Chine, et la « Global Britain » à se considérer porteur d’un message, d’une mission, d’un rôle de dimension mondiale. Est-ce le cas de l’Allemagne, du Japon ou même du Brésil ? Une raison de plus de souhaiter une réelle rencontre franco-russe, afin d’établir les fondations d’un système de sécurité européen. Le « journaliste-écrivain-combattant » Zakhar Prilepine, a participé à deux tables rondes dans ce Salon du livre russe et de nombreux « esprits forts » tout en admirant le brillant écrivain, ont fustigé le « combattant ». Il s’agit bien là d’une différence très importante qui oppose la Russie actuelle et l’Occident, en particulier l’Europe. Pour notre part, nous semblons ne plus être capables de combattre ou de se sacrifier pour des valeurs transcendantes (verticales), Dieu, la patrie, mais uniquement pour des raisons humanitaires (horizontales). Ce n’est pas le cas de la Russie où le patriotisme est encore brûlant, vif et animé. Une différence culturelle importante dont il convient de tenir compte et dont il serait utile de débattre.

Nous assistons certainement au réveil de la puissance culturelle russe, celle des Ages d’or et d’argent. On verra, patience.

La Russie, pays « plus que normal »

D’un autre côté, si on la compare à la France, la Russie apparaît réellement comme un pays normal ou même « plus que normal ». Comme le disait Germaine de Staël, la Russie n’atteint jamais ses objectifs… elle les dépasse ! C’est en effet un pays :

– qui n’est pas surendetté (dette publique 15% du PIB),

– un pays à la fiscalité faible,

– qui ne connaît pas, depuis plusieurs années de déficit budgétaire (au contraire excédent de 1,8 du PIB, l’année dernière),

– un pays où le chômage est bas à 4,6% (en raison, il est vrai, de la faiblesse de sa démographie),

– qui connaît peu de grèves

– un pays où les inégalités scolaires sont très inférieures à la France (le dernier classement PISA nous place au dernier rang de l’OCDE),

– et où la consommation d’alcool est beaucoup plus faible que dans les clichés répandus, (chiffres de consommation d’alcool de l’OMS : France huitième plus gros consommateur d’alcool au monde, Russie treizième).