Des milliers et milliers de livres ont été écrits sur Lénine, qui appartient à ce nombre rare de démiurges qui ont marqué, pour le bien ou pour le mal, leur temps. Bien que je ne les place nullement sur le même plan, Dieu m’en garde, j’observe qu’Hitler est mort à 56 ans, Napoléon à 54 ans et Lénine à 54 ans. Doit-on y voir une fatalité ou la marque du destin ?

Au-delà de cette remarque, que nous apporte ce nouvel ouvrage sur le maître d’œuvre, de la révolution ou -du coup d’Etat bolchévique-, qui a bouleversé le cours du XXe siècle et dont les ondes ne sont pas toutes éteintes.

Par rapport aux autres biographies, qui relèvent plutôt de la science historique ou de l’encyclopédie, celle-ci relève plutôt de la physiologie culturelle, de l’introspection psychologique, de la peinture du Zeitgeist, qui a entouré, enveloppé, le leader bolchévique de sa naissance à Simbirsk à sa mort, le 21 janvier 1924. Son agonie, qui a débuté quelques jours après la conférence de Gênes de 1922, relève à elle seule du roman russe. Voilà comme la décrit l’auteur : « En réalité, il ne s’agit pas de l’agonie d’un personnage de Tolstoï mais plutôt de Tchekhov – une agonie lente, consciente, très russe : un fonctionnaire meurt au milieu d’un paysage russe, près de la rivière, non loin des kourgans des peuples slaves anciens dans un cocon autour duquel se joue la folie de la déjà soviétique « salle numéro six ». Le tout est à l’avenant, c’est dire que l’on se régale.

Il y a une certaine ironie dans le fait que Lénine, fils de fonctionnaire soit lui-même devenu fonctionnaire et que, avant de mourir il ait cherché un moyen de sortir de ce cercle. Ainsi se déroule le livre vif argent de Lev Danilkin, auteur de plusieurs biographies, dont une de Youri Gagarine.

Sur l’enfance, l’adolescence et le début de l’âge adulte,  pour reprendre la voie de Tolstoï, on pénètre dans l’univers léninien. On apprend une foule de choses. Si on savait bien que le père de Kerenski, avait été le directeur du collège où il étudia, si ses origines, n’ont plus de secret, (juive, kalmouke…),  le lecteur français en apprendra plus sur le séjour de Lénine à Paris entre 1908 et 1912, auquel près de cinquante pages sont consacrées. Savait-on qu’en 1910,  80 000 Russes résidaient dans la ville lumière, presque autant qu’aujourd’hui à Londres ? Après la de la révolution  de 1905-1907, presque tous ceux qui s’étaient enfuis  de Russie, avaient fini par se retrouver à Paris tôt ou  tard, et j’ajoute, les parents  de Léo Hamon, résistant  français en 1940, qui donna l’assaut à la préfecture de police de Paris en août 1944, qui sera ministre de Chaban Delmas en 1969. Ces quatre années, passées à Paris ne prennent que 10% des mémoires de Kroupskaïa sur Lénine avant octobre – et elle citait son mari avec une sincère empathie : «  Pourquoi diable sommes nous allés à Paris ! »  Néanmoins, les Oulianov ont réussi à y passer presque quatre ans, et c’est plus que dans n’importe quelle autre ville à l’étranger. Que de détails piquants : Lénine laissait son vélo chez la concierge, et quand un jour il n’a pas retrouvé son vélo où il l’avait laissé, elle l’a informé sur un ton froid que leur arrangement pour lequel il payait 10c par jour concernait un endroit de stationnement, mais pas les services de sécurité !

Partout où il arrivait, Lénine acquérait vite le statut d’un « parrain » de la mafia russe politique , il avait le droit d’envoyer ses gens où que ce soit. Le livre prend d’autres couleurs à compter d’avril 1917, période labourée en tout sens. Mais Lev Danilkin s’efforce de répondre à son tour à la question : comment un émigrant miséreux et peu connu qui a par ailleurs réussi à s’attirer des haines colossales entre l’acte 1 et l’acte 2 a pu devenir en sept mois le premier ministre d’un pays comptant 170 millions d’habitants. Qu’est ce qui a fait que les gens pourtant profondément troublés par son comportement agressif et ses propositions excentriques aient encore envie de l’écouter ?

Sur toutes ces questions et des quantités d’autres, l’auteur nous livre des réponses, ébauche des hypothèses, décrit les âmes et les consciences des protagonistes de cette grande épopée dramatique que fut la lutte des Bolchéviks pour changer de fond en comble une société traditionnelle dont ils s’étaient totalement exclus.

Les dernières années de Lénine, après 1922, furent les plus pathétiques. Il ne put rien faire, lui qui avait engagé la Russie révolutionnaire vers la NEP qui aurait pu se terminer en une audacieuse synthèse des forces nouvelles et des anciennes, au grand bonheur de la Russie, rien faire pour prévenir la folie sanguinaire de Staline.