Pierre le Grand ou Pierre Ier, telle est la question ou l’une des questions que pose d’emblée Thierry Sarmant, archiviste, numismate et historien français, né le 9 octobre 1969 à Paris. Formé à l’École nationale des chartes, où une thèse sur l’histoire du Cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale lui permet d’obtenir le diplôme d’archiviste paléographe. Il fut un des commissaires de l’exposition qui s’est tenue au Grand Trianon en 2017, inaugurée par Emmanuel Macron et Vladimir Poutine, dont ce fut la première rencontre. Plus qu’un homme, Pierre le Grand est un problème historique. Car il pose, écrit Thierry Sarmant, une série de questions : quelle est la place de l’homme dans l’histoire ? Comment un homme peut-il à ce point forger le destin de son peuple et sinon le dévier de son cours, lui faire subir des inflexions profondes et durables. De Voltaire à Soljenitsyne, le débat reste ouvert, et l’auteur y contribue dans la fresque qu’il brosse, de ce géant de deux mètres perpétuellement en mouvement que ses amis, conseillers, courtisans avaient du mal à suivre, sinon à comprendre. Ce monarque colossal, surhumain, inhumain même, est-il encore « grand » ? Reproduisant un jugement que Voltaire avait porté sur Charles XII, Montesquieu disait de Pierre qu’il n’était pas grand mais « énorme ». Incontestablement Pierre le Grand, immortalisé par la sculpture de Falconet, sur la place de l’ancien Sénat de l’Empire ainsi que le poème de Pouchkine « Le Cavalier de Bronze », est une des figures les plus extraordinaires de l’histoire de la Russie aux côtés d’Alexandre Nievski, d’Ivan le Terrible, de Catherine la Grande, de Lénine et de Staline.

Tsar de 1682 à 1725, son règne a duré quarante-deux ans et neuf mois : depuis Ivan le Terrible jamais la Russie, n’en avait connu de si long et n’en connaîtra plus par la suite. Il a modernisé son empire à marche forcée, réformé tout à la fois l’armée, l’État et l’Église, créé de toutes pièces une marine de guerre et initié une véritable révolution culturelle dont la Russie actuelle est l’héritière. Bien peu de règnes dans l’histoire russe ont été aussi controversés que celui de Pierre le Grand. On peut dire que toute la pensée russe entre le début du XVIIe siècle et la révolution de 1917 est axée autour de ses reformes. Pierre le Grand fut un « révolutionnaire », un réalisateur soucieux de résultats pratiques.

Le premier europhile

Né le 30 mai 1672, Pierre se cultiva à sa guise au hasard de ses rencontres, spécialement étrangères. Tout jeune, il témoigna d’un goût prononcé pour les choses militaires puis pour la navigation, ayant compris très tôt que la Russie ne serait jamais une grande nation sans une flotte puissante. Relégué avec sa mère dans un village, il n’avait que mépris pour ce qui venait de Moscou. Il accéda au pouvoir à l’âge de 17 ans, en 1689, lorsqu’il écarta Ivan et sa mère, qui exerçait la régence. Mais il se concentra d’abord sur sa passion : l’armée et la navigation. En 1693-1694, il se rendit à Arkhangelsk, à l’embouchure de la Dvina, sur la mer Blanche, ou il établit l’Amirauté. En 1696, il prit Azov, petite mer située au-dessus de la Crimée et de la mer Noire ; mais il s’aperçut que cela ne lui donnait pas de réel accès aux détroits turcs et au commerce maritime. D’où sa véritable obsession : rallier les puissances européennes à son projet de croisade contre l’Empire ottoman. Il envoya pour cela une « Grande Ambassade » en Europe, à laquelle il se joignit sous le pseudonyme de « Pierre Mikhaïlov ». Il travailla comme simple ouvrier aux chantiers navals de Sarlaam, aux Pays-Bas (d’où son goût pour l’art et le style hollandais), puis étudia pendant six mois l’art militaire et maritime en Angleterre.

Le réformateur de la Russie

Il regagna la Russie après avoir eu vent d’émeutes qui se préparaient durant cette longue absence. Il commença dès son retour à introduire des « innovations » dans la vie russe. Ordre fut donné aux courtisans de se couper la barbe et de porter des habits de cour à l’européenne, sous peine d’être lourdement taxés et obligés d’arborer un jeton spécial. Cette mesure était en fait dirigée contre l’Eglise, car pour celle-ci la barbe était un signe d’honorabilité, et elle interdisait qu’on la rase. Ne distingue-t-on pas aujourd’hui les popes, archimandrites et archiprêtres orthodoxes à leur longue barbe, entretenue avec soin ? En 1699, Pierre reporta le début de l’année du 1er septembre au 1er janvier. La même année, il simplifia l’alphabet russe, mais son projet de le latiniser échoua : quelle révolution cela eût représenté !

Le guerrier

Apres l’échec de sa croisade contre les Turcs, Pierre se tourna vers la mer Baltique a la recherche de débouchés vers l’Europe. Voilà la Russie engagée dans la « guerre du Nord » contre la Suède, avec pour alliés, au début, la Pologne et le Danemark. Cette guerre allait durer vingt et un ans (de 1700 à 1721). Au printemps 1703, le cours de la Neva était aux mains des Russes. Pierre Le Grand posa sur une des îles du delta de la Neva la première pierre de la forteresse Pierre-et-Paul, noyau de sa capitale à venir, Saint-Pétersbourg – un projet grandiose. Sur la petite île de Hotline, le tsar fit ériger la forteresse de Kronstadt, cœur de la future Kronstadt d’où partira en 1921 la fameuse révolte des marins contre le pouvoir bolchevik. En prenant pied sur les rives de la Baltique, le « lac suédois », il mettait fin à sept siècles de lutte entre la Russie et la Suède sur la Baltique pour le contrôle de l’embouchure de la Neva. Pendant ce temps, une nouvelle menace apparaissait dans le Sud au sujet de l’Ukraine, gouvernée par l’hetman Mazeppa. Les Cosaques désignaient leur commandant élu sous l’appellation d’hetman dès le XVIe siècle. La lutte s’engagea entre une fraction de la classe dirigeante qui aspirait à l’autonomie et une grande partie du peuple, prête à une union avec la Russie. Mazeppa, qui avait la pleine confiance du tsar, se rangea du côté des Suédois lorsque ceux-ci entamèrent une campagne vers Moscou. Après ses premières victoires, l’armée suédoise, commandée par Charles XII bifurqua vers l’Ukraine pour faire sa jonction avec Mazeppa. Fidèle à une tactique qui allait souvent faire ses preuves, Pierre le Grand refusa de livrer bataille et laissa les Suédois pénétrer plus profondément en Ukraine. La bataille eut lieu le 27 juin 1709 devant la ville de Poltava, qu’assiégeait Charles XII depuis plusieurs mois. Pierre le Grand remporta là une victoire totale : l’armée suédoise était anéantie et Charles XII s’enfuit en Turquie, d’où il provoqua en 1710 une guerre russo-turque. Pierre le Grand concentra par la suite ses efforts sur le Nord : il entreprit la conquête de la Finlande et des pays Baltes. En juillet 1714, la victoire de la flotte russe à Hango, construite en vue de contrer des forces suédoises réputées invincibles, fit en Europe l’effet d’une bombe. La « guerre du Nord » prit fin avec la signature, le 30 août 1721, de la paix de Nystad. La Russie reçut l’Ingrie, la Carélie, l’Estonie et la Livonie mais rendit la Finlande à la Suède et paya une indemnité de guerre. Le jour de la célébration de la paix, le Sénat conféra à Pierre le Grand le titre d’« empereur et père de la patrie ». Le tsar refusa au début le titre d’« empereur d’Orient » et préféra celui de « tsar de toutes les Russies », mais le titre d’« empereur » entra dans l’usage après sa mort. Le choix du terme latin imperator, et non du terme grec basileus, est caractéristique de la volonté moscovite d’incarner la « Troisième Rome », héritière de la première. A peine la guerre terminée, Pierre entra en guerre contre la Perse pour s’ouvrir la route des Indes. La Russie gardera Bakou et Derbent, situées la première dans l’actuel Azerbaïdjan et la seconde au Daghestan.

Une première « verticale du pouvoir » !

Du fait de ses fréquentes absences, Pierre le Grand créa un conseil restreint de neuf membres qui prit le nom de « Sénat ». Cet organe était fort différent de l’ancienne Douma des boyards. Ainsi se constitua une hiérarchie de commandement de nature quasi militaire : le pouvoir suprême appartenait au souverain, monarque absolu qui ne rendait de comptes à personne. Il était détenteur des trois pouvoirs législatif, judiciaire et exécutif. Au-dessous se trouvait le Sénat, composé de présidents de « collèges » (ministères) et de hauts fonctionnaires nommés par le tsar. Un niveau encore au-dessous, se trouvaient les collèges, au nombre de douze, et qui occupaient des bâtiments toujours visibles à Saint-Pétersbourg. Pierre établit en 1722 une « table des rangs » qui comportait 14 échelons, classant les fonctionnaires civils et militaires selon leur rang et leur importance et prévoyant des possibilités d’avancement selon les capacités, les connaissances et le zèle. Arrivés à un certain niveau, les titulaires de ces fonctions entraient dans les rangs de la noblesse héréditaire. En 1708, le tsar divisa la Russie impériale en huit goubernias (« gouvernements » ou « provinces ») ayant à leur tête un goubernator (gouverneur), titre qui a été remis au gout du jour en 1991.

Une succession compliquée

Comment Pierre le Grand allait-il assurer sa descendance ? Il n’avait qu’un fils, Alexis, de son premier mariage, et trois filles survivantes de sa seconde union. Alexis fut confié aux soins de la sœur de Pierre, Nathalie, qui l’éduqua selon la vieille tradition russe, et on l’entoura de personnes hostiles aux innovations de son père. Le conflit entre père et fils était inévitable : Alexis s’enfuit à l’étranger mais fut convaincu de revenir en 1718. Il fut soumis au jugement d’un « Haut Tribunal », fut condamné à mort et décéda à la forteresse Pierre-et-Paul. Ce crime inexcusable restera un des épisodes les plus sombres du règne du grand monarque. Epuisé par tant d’efforts (il travaillait vingt heures par jour), Pierre Ier contracta une pneumonie au cours du sauvetage de matelots en détresse sur la Neva et succomba le 28 janvier 1725. Il aurait, selon la légende, pénétré dans l’eau à hauteur de poitrine. Aurait-il pu rêver plus belle fin ? Il en va donc de Pierre le Grand comme de Louis XIV, auquel il se plaisait à se comparer : il est difficile de l’aimer, mais il est tout aussi difficile, j’ajouterai encore plus, de ne pas l’admirer quelque peu conclut Thierry Sarmant, Le despote sanguinaire est le même homme. Tel qu’il est monstrueux et génial, il s’impose à l’attention des siècles à venir comme il l’a fait en son temps, qu’il soit jeune géant débarqué en Hollande ou, vingt ans après, autocrate mûrissant venu se mesurer au fantôme du Roi-Soleil. On peut ne pas l’aimer, mais l’envie reste forte de suivre la haute et pittoresque figure de la célèbre gouache de Sérov. D’un pas pressé, le colosse arpente la digue de Saint-Pétersbourg et les petits hommes, courtisans, historiens ou critiques font leur possible pour le suivre ! D’une plume brillante et passionnée, s’appuyant sur les travaux les plus récents des chercheurs russes, allemands, français et anglo-saxons, l’auteur brosse avec brio la vie de ce géant bâtisseur – dont Saint-Pétersbourg reste assurément le plus bel écrin – en le confrontant notamment à ses « collègues monarques » à la charnière des XVIIe et XVIIIe siècles, Louis XIV, Guillaume d’Orange ou encore Frédéric-Guillaume de Prusse. Ce faisant, il s’interroge aussi bien sur les troubles de l’identité russe que sur les ressorts de l’occidentalisation du monde et livre une biographie de haut vol appelée à demeurer une référence.