Emmanuel Macron ne prendra pas le chemin de Moscou pour participer aux cérémonies du 24 juin célébrant la victoire contre les Nazis. Dommage ! Si l’enjeu Russe a presque totalement disparu des débats durant cette terrible période Covid-19, il est au cœur des batailles économiques et géopolitiques qui s’entrechoquent à la sortie de l’incroyable confinement moyenâgeux presque généralisé.

Seules remontent quelques analyses, partisanes ou déconnectées du réel. Des approches à charge qui parient sur la prochaine faillite du régime et de l’économie russes sous les coups définitifs du Covid-19, après les effets prétendument dévastateurs des sanctions internationales depuis 2014.

« Guerre Froide »

On redécouvre en fait une forme de résilience russe face à la crise sanitaire venue de Chine. Celle bien connue du peuple mais aussi celle plus inattendue du régime. Expérience des difficultés et culture de la débrouille pour les Russes, riches réserves, vision stratégique et organisation nouvelle côté système.

Pour ce qui est des effets des sanctions, dès 2014 certains analystes, dont j’étais, refusaient cette montée progressive et prétendument inéluctable vers une nouvelle « Guerre Froide ». Nous avions affirmé que les sanctions répétées et maintenues à l’égard de la Russie ne serviraient à rien tant le pays avait les moyens de tenir financièrement face à cette stratégie d’encerclement.

Les preuves de l’inefficacité des sanctions et pire, de leurs conséquences géopolitiques négatives ont été délivrées sans discontinuer depuis 2014. La Russie a définitivement absorbé la Crimée. Elle a même autofinancé et achevé un pont géant reliant la péninsule à la Russie pour 3 milliards de dollars. Que dire de la prise de contrôle de la situation en Syrie tant sur le terrain militaire que dans les cénacles diplomatiques et jusqu’aux futurs marchés d’exploitation de l’eldorado gazier en devenir de la Méditerranée orientale. La Russie a su et pu délivrer, avec un succès salué partout, l’événement sportif mondial numéro 1, la Coupe du Monde de Football. Citons encore des interventions digitales au cœur des processus électoraux internes à étrangers que de nombreux pays leur reprochent. Je pourrais continuer longuement la description. Coopération militaire, investissements économiques, soutien à la lutte contre le terrorisme … après des années d’absence entre la chute de l’Union soviétique et la fin des années 2000, la Russie a fait son grand retour sur le Continent africain, comme récemment en Lybie, mais aussi en Amérique du Sud, au delà du Venezuela, … Le moins que l’on puisse écrire c’est que la Russie ne semble pas très gênée, ni en grande difficulté du fait des sanctions.

On peut même affirmer qu’elle a repris, depuis 2014, sa place de puissance géopolitique et militaire incontournable voire dominante. Son leadership énergétique a résisté à la période du gaz et du pétrole de schiste made in USA et même aux prix et à la demande en baisse de la crise du Covid-19.

« Made in Russia »

Les sanctions ont aussi obligé la Russie à faire un effort inédit de modernisation et de restructuration de son économie. Autonomies et souverainetés agricole, industrielle, technologiques … relancées autour du Made in Russia. Gestion très prudente et conservatrice des budgets publics. L’endettement est proche du ridicule, le PIB demeure stable … la Russie a une position macroéconomique beaucoup plus forte qu’avant les sanctions.

Et le pays est riche, plus et de manière beaucoup plus variée que son concurrent membre de l’Opep l’Arabie Saoudite. Le mix russe associe pétrole, gaz, mais aussi or, d’autres minerais stratégiques et rares, blé, industrie militaire, spatiale. Les réserves stratégiques en Russie et à l’étranger dans les paradis fiscaux dopées aux petro et gazo dollars sont immenses et permettent de faire face à des crises répétées et prochainement d’intervenir sur des marchés étrangers car la Russie peut investir.

L’attaque du Covid-19 a juste retardé un imposant plan d’investissement doté de plusieurs centaines de milliards de dollars. Vladimir Poutine a déjà annoncé sa relance rapide pour doper les grands travaux d’infrastructure dans tout le pays qui font suite à ceux réalisés notamment pour la Coupe du Monde de Football.

Les années de sanctions occidentales et d’isolement partiel ont finalement rendu la Russie moins sensible aux crises mondiales et aux différents chocs pétroliers malgré une dépréciation de leur monnaie.

Pendant ce temps les USA tanguent dangereusement même si ce grand pays va dominer ses tourments et vaincre les effets du Covid-19. L’Union Européenne tente de se relancer après la découverte citoyenne de sa multi-dépendance à la Chine qui de son côté accélère ses mouvements de puissance décomplexée observés et plutôt maîtrisés par une Russie qui a su équilibrer ses relations avec son voisin. Les USA et l’Europe vont poursuivre une mise en tension des relations avec la Chine. Tout cela va favoriser l’ours russe et Vladimir Poutine qui maintient encore son leadership interne.

« L’ordre mondial »

Après avoir beaucoup et souvent renouvelé autour de lui comme à travers son immense pays l’encadrement administratif et politique pour notamment le rajeunir, Vladimir Poutine semble même se ressourcer dans cette mutation obligée de la Russie. Malgré les rumeurs de fatigue et de volonté de quitter le pouvoir, il demeure un fin stratège interne et externe. Il ne lâche rien de ce qu’il avait méthodiquement projeté. Rappelons-nous de son discours au club de Valdai, le 24 Octobre 2014 à Sochi sur « L’ordre mondial : de nouvelles règles ou un jeu sans règles ? » : « Une fois de plus, nous glissons vers des temps où, au lieu de l’équilibre des intérêts et des garanties mutuelles, ce sera la peur et l’équilibre de la destruction mutuelle qui empêcheront les nations de se livrer à un conflit direct. »

Toujours dans ce discours, Vladimir Poutine avait précisé la menace : « La Russie a fait son choix. … Nous travaillons activement avec nos collègues de l’Union économique eurasienne, de l’Organisation de coopération de Shanghai, du BRICS et avec d’autres partenaires. ». Ce mouvement n’a fait que s’amplifier depuis lors. Point de non-retour atteint ?

Je ne le crois pas. Malgré une proximité récente inédite et de plus en plus intégrée, la Russie tsariste, soviétique et contemporaine ne s’est jamais vraiment sentie en tranquillité son ambitieux voisin chinois. La Russie a certes remisé son rêve Gorbatchevien, celui de se marier avec l’Europe dans une maison commune. Mais demeure une communauté d’histoire, de drames et de victoires, et surtout de destin qui la relie si naturellement à l’Europe et aux Européens.

Président diplomate opportuniste, Emmanuel Macron semblait avoir bien compris l’enjeu Russe pour la France et l’Europe. Son discours annuel aux ambassadeurs, le 27 août dernier formulait clairement cette priorité stratégique. Pour lui « on ne peut pas refonder l’Europe sans retisser un lien avec la Russie, sans quoi la Russie se rapprochera d’autres puissances ». Serait-il plus hésitant désormais ? Il ne doit pas se tromper, la France doit tout tenter pour éviter que la Russie n’abandonne définitivement sa place historique de soeur culturelle, de voisine naturelle de l’Europe.

Il ne s’agit pas de soumission à Vladimir Poutine et à sa Russie. Il s’agit de valoriser nos destins liés dans une nouvelle géopolitique chaotique des blocs de puissance.