Ainsi donc, la fête est finie. La tension qui a marqué la montée vers cet événement, attendu par les uns, redouté par les autres, est retombée. Le temps des bilans est venu. La rencontre a-t-elle été utile ? A-t-elle produit un résultat intéressant ? Mais alors pour qui ? Dans un registre un peu primaire, qui a gagné, qui a perdu ? Nous reviendrons plus loin sur cette dernière question. Tout dépend du point de vue et des attentes de chacun.

Que s’est-il passé ? Sur un plan purement formel, beaucoup ont été surpris par la poignée de main des deux présidents sur le perron de la Villa La Grange. En cette période de pandémie, le geste avait de quoi surprendre, surtout après les simagrées utilisées quelques jours auparavant au G7 ou à la réunion de l’Otan (chocs de poings, de coudes). Pas de masques non plus. En ce qui concerne les conférences de presse, nous étions prévenus, pas de conférence commune.

Les observateurs sérieux n’attendaient pas grand-chose de cette rencontre, elle a donc rempli son rôle. Elle a tout de même produit un certain nombre de résultats.

– Les deux pays ont signé une déclaration commune sur la stabilité stratégique. « Nous réaffirmons aujourd’hui, qu’une guerre nucléaire ne peut pas être gagnée et ne doit donc pas être menée ». Jamais les Etats-Unis n’auraient accepté une telle déclaration en 2013. Cela montre à quel point, l’équilibre des forces a changé. Un nouveau président américain pourrait revenir sur cette signature, comme on l’a souvent vu par le passé, mais l’important est ce que cette signature signifie aujourd’hui.

– Un accord a été trouvé sur le principe de mesures coordonnées, destinées à lutter contre le piratage informatique. La Russie avait demandé ces négociations à plusieurs reprises, sans succès.

– Les deux ambassadeurs rappelés dans leur capitales respectives vont rejoindre leurs postes, une mesure essentiellement symbolique, mais importante.

– Les deux pays vont étudier la possibilité d’un échange de prisonniers.

Reste à voir comment les dirigeants américains et les médias de ce pays vont présenter ces résultats. Seront-ils à nouveau victimes du « syndrome de Kerry » ? On se souvient comment John Kerry, alors secrétaire d’Etat de Barack Obama, lorsqu’il était à Moscou, pouvait annoncer X, puis une fois revenu aux Etats-Unis expliquer Y, avec, dans les deux cas, la même apparente conviction. L’une des dernières victimes en date de ce syndrome a été Josep Borell. Il faut s’attendre à ce type de réactions.

On remarquera à ce propos que, suite à un discours plutôt mesuré de Joseph Biden, les médias américains s’en sont pris à lui, frustrés qu’ils étaient, de ne pas avoir entendu les provocations envers la Russie auxquelles leurs dirigeants les ont habitués depuis plus de dix ans.

Mais il y a aussi ce dont on n’a pas parlé, ou pas encore, dans les différentes conférences de presse ou les analyses politiques. L’attention s’est focalisée sur les deux présidents, mais pourquoi les deux délégations avaient-elles besoin de plusieurs centaines de participants pour atteindre le résultat somme toute modeste que nous connaissons. Par exemple, pourquoi le général Valeri Vassilievitch Guerassimov, chef de l’État-Major général des forces armées de la Fédération de Russie a-t-il fait le voyage de Genève ? La délégation américaine avait-elle besoin d’une sorte de mise à niveau des connaissances, sur la puissance des nouvelles armes russes ? Ou une explication sur la rapidité avec laquelle, l’état-major russe peut déplacer des troupes sur la frontière ouest, pour faire face à des manœuvres de l’Otan ?

Certains politiques américains semblent penser encore, que les Etats-Unis pourraient gagner une guerre nucléaire en cas de frappe préemptive (nous ne pensons pas que les militaires américains, eux, le croient encore ). Ils le disent en tout cas. Il était certainement de l’intérêt du monde, de leur montrer qu’ils faisaient une petite erreur d’appréciation.

Quoi qu’il en soit, il n’y a pas de raison d’être particulièrement optimiste après cette rencontre. Elle était nécessaire, il était important que les présidents se retrouvent face à face à un moment où les relations entre les deux pays sont au plus bas depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, plus bas même que pendant la crise de Cuba. Mais ce à quoi nous venons d’assister, ressemble à un retour à la guerre froide, et le comble est que ce soit considéré comme plutôt positif. Telles sont les relations internationales pour le moment.

Le Kremlin a annoncé vendredi que malgré le succès apparent de la rencontre de Genève, il n’y avait aucune raison objective de retirer les Etats-Unis de la liste des « pays inamicaux ». Le vice-ministre des Affaires étrangères, Serguei Riabkov a expliqué qu’une telle mesure pourrait être envisagée si les USA « mettaient fin à leur politique agressive et s’ils cessaient d’intervenir dans la politique intérieure de la Russie ».

De son côté, Serguei Lavrov, vingt-quatre heure après la fin de la rencontre de Genève mettait déjà en garde contre la réaction des autorités américaines : « J’ai lu les rapports des officiels américains, y compris de ceux qui ont participé aux discussions. Ils cherchent à faire croire qu’ils ont dit, que la Russie devait répondre aux accusations de piratage informatique, et d’attaques contre les infrastructures américaines et qu’elle devait libérer les américains emprisonnés. Je voudrais dire à ceux qui commentent les événement de cette façon : ce ne sera pas à sens unique ». Ah, le « syndrome de Kerry » !

Dans sa conférence de presse, Joseph Biden a expliqué que la Russie était coincée par la Chine avec qui elle a une longue frontière. « L’économie russe est dans une situation difficile face au développement de l’économie chinoise ». Il est peu probable qu’il ait tenu ces propos à Vladimir Poutine lors de leurs discussions, sinon il aurait reçu une réponse ferme. Mais cette déclaration, est à considérer comme une confirmation de l’objectif du président américain pour cette rencontre : essayer de glisser un coin entre la Russie et la Chine pour ne pas avoir à faire face à ces deux pays simultanément (et peut-être à l’Iran) dans ses tentatives hégémoniques.

Car évidemment, Washington n’est pas près de renoncer à sa position, qu’il juge toujours dominante, à sa « destinée manifeste ». Même si sa situation s’est très largement détériorée, tant au plan international qu’au plan national, les dirigeants américains vivent toujours dans leur « narrative ».

Vladimir Poutine a récemment fait le parallèle entre la situation des Etats-Unis aujourd’hui, et celle de l’Union Soviétique de la fin des années 80. A cette époque, les dirigeants soviétiques continuaient à répéter les slogans et les discours anciens, auxquels plus personne ne croyait, y compris eux-mêmes. Il y aurait certainement là, matière à méditation.

Nous aurons donc tendance à analyser cet épisode, du côté de Washington, comme une pause destinée à permettre aux Etats-Unis de reprendre leur souffle, avant de poursuivre leur politique agressive habituelle. Mais pour le reste du monde c’est la preuve que la politique américaine vis-à-vis de la Russie depuis 2013 est un échec. La Russie est désormais un adversaire que l’on ne peut menacer et encore moins contraindre, un adversaire avec qui on ne peut parler « d’une position de force ».

La position de l’Union Européenne ne devrait pas changer de façon significative à court terme. Les Pays Baltes et la Pologne s’en tiennent à leur position résolument russophobe, alors que l’Allemagne aspire à un peu plus de liberté d’action. Mais la politique de Bruxelles est de protéger l’unité européenne par tous les moyens.

Donc, la Russie a marqué des points mais rien qui permette de parler de victoire. Les Etats-Unis sont toujours dans un état de décomposition politique qui avance. Les minorités américaines haïssent toujours la Russie avec ferveur. La guerre existentielle entre la Fédération de Russie et « l’empire occidental » se poursuit.

Mais on commence à parler d’une rencontre Poutine Johnson…