Rude semaine pour nos chers amis français. Eliminés de la Coupe d’Europe ! Par qui ? La Suisse ! Quelle horreur ! Cette même Suisse qui refuse le Rafale, pour acheter ce fabuleux F35 dont l’armée américaine elle-même ne voudrait pas ? Et maintenant ces paysans de Russes qui veulent nous voler notre champagne ? On comprend que les nerfs aient quelque peu lâché chez LVMH. Puisque c’est comme ça, on arrête les exportations vers la Russie, na ! Pas question que l’on nous interdise d’appeler champagne LE « Champagne », non mais c’est vrai !

Et de lire un peu partout des articles enflammés sur cet épisode honteux. « Le président russe vient de signer un arrêté qui réserve le nom champagne au champagne russe ! » Vite un nouveau train de sanctions ! Et si on envoyait un Mistral en Mer Noire ? Même une blogueuse française, installée à Moscou et habituellement mieux inspirée se joint à ce déchainement de condamnations. Le Figaro s’y met aussi : « Le nom de «champagne» sera désormais réservé aux seuls vins effervescents provenant du pays de Vladimir Poutine ».

Que s’est-il donc passé ?

Vendredi 2 juillet, le distributeur en Russie des champagnes Moët Hennessy annonçait par voie de communiqué, que la société cessait pour une durée indéterminée ses livraisons en Fédération de Russie. Motif invoqué, la modification de la loi sur « La production et la vente des boissons alcoolisées ». Selon le communiqué, cette modification (loi fédérale 171-FZ), approuvée le 23 juin par le Conseil de la Fédération (chambre haute), allait les obliger à changer leurs étiquettes et à désigner leur Champagne comme « vin pétillant ». Horreur ! Pour faire bonne mesure, le communiqué se terminait sur l’avertissement : « Moët Hennessy n’est pas prêt à changer sa production de catégorie pour le marché russe ».

Changer de catégorie ?

Pour comprendre, il faut revenir à une loi sur « La viticulture et la production de vin en Fédération de Russie ». Cette loi (loi fédérale 468-FZ) est en vigueur depuis le 26 juin 2020 (plus d’un an). Réclamée par la profession (enfin, la partie professionnelle de la profession), cette loi est destinée à mettre de l’ordre dans un marché où (presque) tout était permis et où on pouvait appeler « vin » une boisson alcoolisée dans laquelle n’entrait parfois pas le moindre grain de raisin. Le législateur russe, pour préparer cette loi, s’est appuyé sur la réglementation internationale dans ce domaine, en particulier en ce qui concerne la nomenclature des produits.

La modification approuvée le 23 juin 2021 par le Conseil de la Fédération a pris force de loi, après sa signature par Vladimir Poutine le 2 juin. C’est alors que la société française semble s’être réveillé. Elle a relu les textes rapidement (trop rapidement sans aucun doute) et a pondu ce communiqué. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais moi, cela me paraissait bizarre que le président russe, comme le prétendent nos spécialistes français, ait pu penser réserver l’appellation « Champagne » à des champagnes produit en Russie. Mais bon, ces « braves russes » ne sont pas cartésiens, alors… et puis cela fait combien de dizaines d’années que l’on vous répète qu’en Russie « tout est possible » ?

Revenons sur terre. Ainsi donc, la réglementation russe classe le champagne dans la catégorie des « vins pétillants ». Elle n’est pas le seul pays à le faire. Comment, le champagne français ne « pétille » pas ? Et puis, le monde entier est-il supposé savoir que le champagne est un vin qui pétille ? L’expliquer serait-il donc infamant ? Pour qui, le producteur ou l’acheteur ?

Donc, ce que les producteurs de champagne français doivent faire, mais ils doivent en réalité le faire depuis la fin juin 2020, c’est indiquer sur la contre-étiquette rédigée en russe au dos de la bouteille que ce vin entre dans la catégorie des « vins pétillants ». En revanche, par question de modifier l’étiquette principale en français. Ouf ! On n’est pas passé loin du crime de « lèse-majesté ».

Bonne nouvelle pour les amateurs de Champagne français en Russie, et ils sont nombreux depuis Alexandre Sergueievich Pouchkine et la « Veuve Cliquot », il n’y aura pas de rupture de stock.

J’espère que les lecteurs français me pardonneront cette présentation un peu « taquine ». A ceux que cela n’aurait pas dégoûté, je conseillerais, s’ils lisent l’anglais, un livre charmant de Stephen Clarke : « Mille ans à emm… les Français » (680 pages) paru aux éditions du Sunday Times et qui a « fait un tabac » chez nous !

Quant à ceux qui lisent le russe, allez voir le quotidien Izvestia d’aujourd’hui à : https://iz.ru/1188119/evgeniia-pertceva-mariia-perevoshchikova-irina-tcyruleva/ne-ot-moet-chto-stoit-za-gromkimi-zaiavleniiami-distribiutorov-shampanskogo-iz