Alexeï Koudrine, un des maîtres à penser du néolibéralisme en Russie, actuellement à la tête de la Chambre des comptes, estime qu’il faut relancer un programme de privatisation en Russie – l’Etat n’a rien à faire dans l’économie. Toujours le même populisme avancé : ça évitera d’augmenter les impôts, quand c’est étatique ce n’est pas efficace, et surtout aux Etats-Unis ils ne font pas comme nous (ce qui est certes un argument de poids). La Russie a connu les mêmes arguments dans les années 90, avec pour résultat la désindustrialisation du pays, la crise socio-économique et les prises d’action étrangères sur l’économie russe. Faut-il toujours répéter les mêmes erreurs, l’idéologie est-elle tellement forte qu’elle empêche toute analyse objective, n’y a-t-il aucune force étatique ? Ou bien, les mêmes causes produisant les mêmes effets – il faut créer une nouvelle élite, plus globaliste ? Le Kremlin a délicatement et fermement écarté la proposition, rappelant tout ce que la Russie a dû subir en raison des privatisations massives.

La Russie connaît parfaitement les mécanismes de privatisation et comme l’affirmait Anatoli Tchoubais, l’un des piliers de la destruction de l’URSS et de la mise en vente globale de la Russie dans les années 90 (toujours en poste aujourd’hui, toujours influent), la privatisation a alors surtout permis de détruire une classe dirigeante pour assurer le transfert du pouvoir. Autrement dit, la question économique était totalement absente de la privatisation et la chute vertigineuse de l’économie russe qui en a suivi, ainsi que la désindustrialisation massive, l’illustrent parfaitement. Actuellement, le processus ne s’arrête pas et la Russie revient à peine aux résultats soviétiques de l’activité économique, c’est effectivement un brillant succès des néolibéraux, qui n’a simplement rien d’économique.

Et puisqu’il ne faut rien changer, Koudrine propose de relancer les privatisations massives, car il faut sortir le secteur étatique de l’économie. Il reprend exactement les mêmes arguments que Tchoubaïs dans les années 90, à savoir l’inefficacité a priori de la gestion publique, le gain pour la population et la non-augmentation des impôts, etc.

La baisse des prix lorsque le secteur devient concurrentiel est magnifiquement illustrée par la hausse des prix tant en France, qu’en Grande-Bretagne, que ce soit pour les transports, la poste, la consommation d’énergie, etc. Mais, peu importe. 

Et Koudrine d’expliquer que l’Etat s’est impliqué dans l’économie après la crise de 2009, ce qui est bien en période de crise, mais la crise terminée, il doit en ressortir. Donc, si l’on a bien compris, il n’y a strictement aucune crise économique mondiale aujourd’hui, qui porte sur ses ailes une crise sociale sans précédent, le tout empaqueté dans une crise politique qui n’en finit pas ? Parfait, c’est bon à savoir … En tout cas, il est bon de connaître le discours ambiant, celui qui est censé recréer une nouvelle réalité par la force magique de la répétition et de la persuasion. Ce qui ne marche pas longtemps.

Les mêmes causes entraînent-elles les mêmes effets ? Tchoubaïs disait alors : « La privatisation en Russie jusqu’en 1997 n’était absolument pas un processus économique. Elle avait pour but principal d’arrêter le communisme. Et cette question, nous l’avons réglée ».

En effet, la crise sociale des années 90, notamment, faisait réfléchir la population sur ce qu’elle avait perdu et les communistes remontaient. En détruisant totalement l’économie et en mettant les gens en situation de survie, ils n’avaient plus le temps de penser à la politique – il fallait manger. Pendant ce temps-là, une nouvelle « élite » s’est construite sur les restes du système. Cette « élite », moderne, « libérale », démocrate, ressemble à s’y méprendre dans son fonctionnement aux charognards.

Les mêmes causes entraînent en général les mêmes effets. Quelle élite, quel système, cette fois-ci faut-il détruire ? Les élites qui sont liées à l’Etat ? Sortir l’Etat de l’économie, c’est aussi paralyser toute cette élite gouvernante, tout le système d’influence, c’est remettre à plat les zones de pouvoir. Et si cette nouvelle élite économique n’est plus liée à l’Etat national, elle sera liée à qui, à l’élite globale ? Il n’y a pas d’autre alternative. Ce n’est ni bien, ni mal, c’est un choix idéologique, qu’il convient de faire en pleine conscience. La Russie sera alors pleinement alignée dans la globalisation.

Heureusement, le Kremlin a répondu à Koudrine, en lui rappelant justement l’impact particulièrement négatif sur l’économie russe des privatisations massives dans l’histoire russe récente, qu’il a fallu reconstruire, justement grâce à l’implication de l’Etat. Très justement Peskov, porte-parole du Kremlin, souligne que la privatisation n’est pas un but en soi.