Question : Les États-Unis continuent d’ignorer obstinément les propositions russes sur les mécanismes de sécurité collective, tout comme les demandes de ne pas franchir les « lignes rouges » tracées par Moscou. En particulier, cela concerne la progression et l’extension de l’Otan vers l’Est. En découlent deux questions. A votre avis, à quoi est lié ce silence ? La Russie le tolérera-t-elle ? L’Occident collectif pourra-t-il, en principe, accepter les propositions de coexistence pacifique de la Russie ?

Sergueï Lavrov : Cette question est, il est vrai, d’une actualité particulière. Je ne dirais pas qu’ils ignorent nos initiatives. Le Président de la Fédération de Russie Vladimir Poutine en a parlé hier dans son discours devant le Collège élargie du Ministère russe de la Défense. Il a rappelé que ce thème avait été abordé lors de son dernier entretien avec Joe Biden, son homologue américain, en visioconférence. Joe Biden a exprimé sa volonté d’examiner les préoccupations soulevées par la partie russe. Nous avons présenté notre vision des arrangements possibles. Le premier est un projet de traité sur les questions de sécurité entre la Fédération de Russie et les États-Unis. Le second est un projet d’accord sur la résolution des problèmes de sécurité dans les relations entre la Russie et l’Otan. Le secrétaire général de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, Jens Stoltenberg, fait constamment des déclarations inadéquates. Il est cependant sur le point de partir. Son mandat se termine à la fin de l’année. On dit qu’il va travailler à la Banque centrale de Norvège (ou qu’il le veut, du moins). À la Banque centrale, il faut être clair et précis sur ce qui sous-tend le fonctionnement de telle ou telle institution. La sécurité européenne et euro-atlantique repose sur un certain nombre de principes qui ont été convenus et signés au plus haut niveau en tant qu’engagements politiques, notamment le principe clé d’une sécurité égale et indivisible. Les chefs d’État ou de gouvernement sont clairement convenues qu’aucun État euro-atlantique ou membre de l’OSCE ne renforcera sa sécurité au détriment de celle des autres.

Jens Stoltenberg déclare haut et fort, avec une certaine arrogance et une certaine condescendance, que personne n’a le droit de violer le principe du Traité de Washington selon lequel la porte est ouverte à tout « aspirant » potentiel souhaitant rejoindre l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord. Nous ne sommes pas membres de cette structure, nous ne sommes pas signataires de ce traité. Mais nous sommes signataires d’un document euro-atlantique plus large et pan-régional qui contient le principe d’indivisibilité de la sécurité. Si Jens Stoltenberg pense que les membres de l’Otan ont le droit de « cracher » sur ce principe, qui est inscrit dans les documents adoptés « au plus haut niveau », alors il est peut-être vraiment temps pour lui de changer de travail car il n’est clairement pas à la hauteur de ses responsabilités. Quant à la réaction réelle (et non rhétorique, dont je viens de parler) de nos collègues américains, je dirais qu’elle est restée dans le cadre professionnel. Nous avons eu une série de discussions au niveau des assistants des présidents de la Russie et des États-Unis en politique étrangère. À la suite d’un autre contact, nous avons convenu des modalités d’organisation de la suite des travaux. Il a été convenu que la première série de contacts bilatéraux entre nos négociateurs et les négociateurs américains devrait avoir lieu au tout début de l’année prochaine. Leurs noms ont déjà été annoncés. Ils sont acceptables pour les deux parties. Après cela, nous prévoyons dans un avenir proche (nous voulons le faire en janvier) d’activer la plateforme de négociation pour discuter d’un deuxième document : un projet d’accord entre la Russie et les pays de l’Otan.

Le Président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine, s’est entretenu il y a quelques jours avec le Président de la République française Emmanuel Macron et le chancelier allemand Olaf Scholz. Cette thématique a également suscité leur intérêt. Notre Président a confirmé que nous soumettrons également la question des garanties de sécurité sur la plateforme de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE).

Trois pistes se dessinent. Celle d’un accord, au moins entre Moscou et Washington, sur le fait qu’ils doivent coopérer. Je ne vois pas comment cette approche pourrait, de quelque manière que ce soit, être contraire aux intérêts d’un État de notre région commune. Les Américains ont déclaré qu’ils étaient prêts à évoquer toute une série de préoccupations contenues dans nos documents, qu’un certain nombre étaient inacceptables, et qu’ils avaient leurs propres préoccupations. Nous sommes prêts à les examiner, mais elles ne nous ont pas encore été présentées. S’il y a une compréhension commune de l’aspect organisationnel, il y a encore beaucoup de travail à faire sur le contenu. Mais comme l’a dit le président russe Vladimir Poutine, ce travail ne peut pas durer indéfiniment car les menaces s’accumulent autour de nous de manière constante ces dernières décennies. La structure militaire de l’Otan se rapproche de nos frontières. Nous avons été régulièrement trompés, qu’il s’agisse aussi bien des promesses verbales que des engagements politiques inscrits dans l’Acte fondateur Otan-Russie. Cette fois, comme l’a dit le président russe Vladimir Poutine, nous insistons sur l’adoption de garanties juridiquement contraignantes, exclusivement. Car nous comprenons que l’Occident peut, s’il en a envie, facilement violer ces garanties juridiques et se retirer de ces accords, comme il l’a fait avec le Traité ABM, le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire et le Traité Ciel ouvert. Malgré tout, les garanties juridiques sont un peu plus difficiles à « embrouiller » (comme il l’a dit) que les engagements oraux ou fixés politiquement. Nous sommes ouverts à ce travail. Nous ferons de notre mieux pour être compris. J’espère que, compte tenu des mesures que nous prenons pour garantir nos capacités de défense, nous serons pris au sérieux.

Question : Vous le savez, le Ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian a mis en garde les autorités russes contre les « conséquences extrêmement graves » qu’aurait une invasion de l’Ukraine par la Russie. Pouvez-vous dire, d’après vous, pourquoi la communication avec les « chancelleries » occidentales a pris la forme de menaces incessantes ?

Sergueï Lavrov : C’est à eux qu’il serait préférable de le demander. Cela ne m’apporte aucun plaisir, mais ne suscite non plus chez moi aucune émotion négative. Nous sommes habitués à ce que les collègues occidentaux parlent avec condescendance et fassent constamment des déclarations qui reflètent leur vision d’eux-mêmes en tant que maîtres des destinées, des représentants politiques sans péchés et persuadés d’avoir raison. Nous avons entendu plusieurs fois le gouvernement français déclarer qu’il mènerait un dialogue exigeant avec la Russie. Voilà, ils exigent. Il me semble que le Président russe Vladimir Poutine et d’autres représentants du gouvernement russe ont abordé plusieurs fois ces dernières semaines le thème de l’escalade à cause de laquelle on menace de nous punir, et je crois même qu’ils préparent au cas où, à l’avance, un train de sanctions (un tel service de précommande dans les magasins existe actuellement sur nos réseaux sociaux). Peut-être que du point de vue de nos collègues occidentaux cela peut également s’appliquer en politique.

Nous avons expliqué plusieurs fois ce que nos forces armées faisaient sur leur propre territoire. Et en même temps, nous avons demandé : que font les Américains, les Canadiens et les Britanniques, que fait leur matériel offensif militaire et aviation de combat à proximité immédiate des frontières de la Fédération de Russie, notamment dans les pays baltes ? Et que font leurs navires en mer Noire avec des écarts considérables aux normes prévues par la Convention de Montreux ? Nous n’entendons aucune explication claire en réponse, seulement des menaces. Au lieu de menacer ainsi sans raison, nos collègues européens feraient mieux de remplir leurs engagements directs. En l’occurrence, la France et l’Allemagne doivent forcer Kiev à mettre en œuvre les Accords de Minsk et ne pas détourner l’attention (ce qu’il tente de faire) en utilisant à titre d’écran de fumée des accusations contre la Russie d’attiser l’escalade et d’être sur le point de conquérir tout le Donbass ou une partie du Donbass ou toute l’Ukraine. C’est évident.

Vladimir Zelenski et son régime utilisent aujourd’hui le thème de la Crimée à tout-va. Ce n’était pas le cas il y a deux ans. À l’époque, les gens espéraient que Kiev arriverait à remplir les Accords de Minsk, ce que promettait Vladimir Zelenski quand il était candidat à la présidence. Mais quand il est devenu président, il a compris que soit il ne le voulait pas, soit il ne pourrait pas, soit les néonazis et d’autres ultra-radicaux l’empêcheraient de le faire. C’est alors que le thème de la Crimée est apparu pratiquement comme le symbole principal de la politique étrangère ukrainienne pour détourner l’attention de l’impuissance totale en matière de mise en œuvre des Accords de Minsk. D’où la Plateforme de Crimée et tout ce qui l’accompagne. Ce sont des paroles en l’air. Tout le monde le sait parfaitement, y compris nos collègues occidentaux qui jouent à ce jeu. Ce qu’ils auraient dû faire sérieusement et sans jouer, c’est forcer Vladimir Zelenski à remplir la résolution 2202 du Conseil de sécurité des Nations unies, qui avait approuvé les Accords de Minsk. Ces derniers stipulent clairement qui doit faire quoi et dans quel ordre. C’est Kiev, Donetsk et Lougansk. L’amnistie, le statut particulier, l’organisation des élections selon les conditions convenues entre Kiev, Donetsk et Lougansk et sous l’égide de l’OSCE. Et seulement après – le rétablissement du contrôle des forces armées ukrainiennes tout le long de la frontière. Maintenant, ils proposent de faire l’inverse : « Rendez-nous la frontière, et ensuite nous verrons s’il y aura une procédure de statut particulier ou d’autres décisions ». Voici le projet de loi dont le Président russe Vladimir Poutine a parlé plusieurs fois au Président français Emmanuel Macron et à la Chancelière allemande Angela Merkel, et hier il l’a mentionné au Chancelier Olaf Scholz: « Sur la politique nationale de la période de transition ». Il a été soumis par le gouvernement ukrainien au parlement ukrainien. Ce projet de loi interdit aux représentants officiels ukrainiens de remplir les Accords de Minsk. Il y a une lustration au lieu de l’amnistie, une administration militaro-civile au lieu du statut particulier et aucune élection convenue avec cette partie de l’Ukraine, simplement un « rétablissement du contrôle sur les territoires occupés », pour reprendre leurs termes. Malgré les promesses des Français et des Allemands de dissuader Vladimir Zelenski de promouvoir cette loi, ils l’intègrent déjà activement au processus législatif. Le Conseil de l’Europe a été saisi. La Commission de Venise leur a dit que tout était normal. Elle a formulé des commentaires juridiques techniques, mais la Commission de Venise n’a pas mentionné que c’était directement contraire à la résolution du Conseil de sécurité des Nations unies.

Je voudrais vraiment demander à mon bon camarade Jean-Yves Le Drian (et aux collègues allemands). Voilà ce dont ils devraient s’occuper. Cela les détournerait probablement des préoccupations artificielles liées à une escalade inexistante.

Question : Les médias occidentaux continuent d’attiser la situation par rapport à la crise ukrainienne. Par exemple, CNN parle depuis longtemps de « milliers de soldats russes à la frontière ukrainienne ». Vous avez déjà dit plusieurs fois qu’une telle exacerbation était une opération spéciale et que dans ce contexte, la Russie avait entrepris en novembre une démarche sans précédent en publiant sa correspondance diplomatique avec la France et l’Allemagne. Il a été dit que cela avait été fait pour que la position de la Russie sur le processus de paix ukrainien ne soit pas déformée. Avez-vous réussi à atteindre l’objectif fixé par cette publication ?

Sergueï Lavrov : Je suis certain que cette action n’était pas vaine. Je ne tente pas d’appeler qui que ce soit à la conscience, de susciter un sentiment de honte. Nous travaillons sur le terrain diplomatique. Les émotions n’y sont pas le meilleur conseiller. Comme disait un de mes collègues, il faut faire preuve d’un cynisme sain. Du point de vue du cynisme sain, les pourparlers dont il est question sont révélateurs. Ils réfutent entièrement les affirmations qui étaient faites avant que nous ne dévoilions les cartes au sujet du fait que la Russie bloquerait prétendument le travail au format Normandie. C’est faux. Nous sommes très préoccupés par la manière dont Kiev déforme et met les Accords de Minsk sens dessus dessous. J’ai déjà dit en répondant à la question précédente que les Français et les Allemands, en tant que coauteurs de ce document et membres du format Normandie, commençaient à se mettre à 100% du côté du régime ukrainien.

Auparavant, ils nous disaient que les Accords de Minsk n’avaient pas d’alternative, que tout le monde devait les remplir. Le 12 octobre dernier s’est tenu le sommet UE-Ukraine où il a été déclaré que la Russie « devait », et que Kiev faisait du « bon travail », remplissait ses engagements à la fois au format Normandie et au sein du Groupe de contact. Une rencontre a été récemment organisée en marge du sommet du Partenariat oriental à Bruxelles entre le Président ukrainien Vladimir Zelenski et les dirigeants de l’Allemagne et de la France. Un soutien total aux actions de Kiev pour remplir les Accords de Minsk a été également exprimé à son issue. Soit nos collègues ont montré qu’ils étaient incapables de garantir la mise en œuvre de ce qu’ils ont écrit avec nous, soit ils se sont engagés à saper intentionnellement les Accords de Minsk au profit du régime de Kiev. J’ignore comment la situation évoluera, mais nous exigerons un accomplissement honnête de ces documents parce qu’il est impossible de les lire autrement. Il y est écrit : d’abord le cessez-le-feu, le retrait des armements lourds, le rétablissement des liens économiques – ce qui n’a toujours pas été fait, en plus de quoi le blocus commercial, économique et de transport total de certaines zones des régions de Donetsk et de Lougansk se poursuit.

Quand nous délivrons des passeports russes pour que les gens ne s’y retrouvent pas au seuil de la mort, accordons des préférences aux entreprises pour qu’elles puissent travailler sur le marché russe et assurer des revenus à leur personnel, nous sommes accusés de saper les Accords de Minsk.

En ce qui concerne la citoyenneté, c’est ridicule. Les Polonais, les Hongrois et les Roumains donnent des passeports à leurs confrères ethniques résidant en Ukraine. C’était le cas pendant des décennies et personne n’avait d’émotions à cet égard. Mais aujourd’hui la Russie est attaquée non seulement par les radicaux de Kiev, mais l’Occident commence également à les soutenir. C’est regrettable.

Pendant le sommet de Genève, le Président américain s’est dit intéressé (sans saper le format Normandie, a-t-il dit) par l’utilisation des capacités des États-Unis pour aider à remplir les Accords de Minsk, soulignant qu’il était parfaitement conscient du fait qu’ils impliquaient l’octroi d’un statut particulier à ces territoires. Nous l’avons activement soutenu. Puis, la même approche a été évoquée pendant la visite à Moscou de la sous-secrétaire d’État américaine Victoria Nuland. Puis la conseillère du secrétaire d’État Karen Donfried est venue pour évoquer avec nous les affaires ukrainiennes. Tout le monde confirmait la nécessité d’accorder un statut particulier au Donbass conformément aux Accords de Minsk. La même chose m’a été dite à Stockholm en marge du CMAE de l’OSCE début décembre par le Secrétaire d’Etat américain Antony Blinken.

Nous espérons que si les États-Unis comprennent la nécessité de mettre un terme au sabotage flagrant et aux excès des autorités de Kiev, nous ne serions que ravis. Vous savez, certains politologues tentent de deviner si ce sera une sorte d’échange. Comme quoi il serait possible de remplir les Accords de Minsk, puis de s’entendre sur des mesures de contention dans le cadre des initiatives avancées par la Russie concernant les garanties de sécurité, y compris les garanties de non-expansion de l’Otan vers l’Est et l’exclusion de tout déploiement d’armes nous menaçant sur les territoires des pays voisins et là où elles seraient susceptibles de représenter une menace pour la Fédération de Russie. Je ne vais pas commenter ce genre de « devinettes ». Deux choses sont primordiales pour nous : l’accomplissement à part entière des Accords de Minsk, y compris l’exigence de l’Ukraine de garantir les droits des minorités nationales (tel que c’est écrit dans la Constitution ukrainienne et dans les conventions européennes dont l’État ukrainien est membre), et ce qui concerne les garanties plus larges de sécurité, ainsi que la transparence et la prévisibilité dans les relations entre la Russie et l’Alliance.

Vous retrouverez le texte intégral (Iran, Amérique du Sud, monde Arabe) sur le site du ministère des Affaires étrangères russe.