Avant de commencer à essayer d’imaginer ce qui pourrait se passer, deux déclarations officielles venues des Etats-Unis, qui sont tombées après que j’ai terminé mon article précédent. Tout d’abord, le représentant américain au commerce, Mme. Tai, a déclaré que le programme russe de substitution des importations violait les normes de l’OMC et portait préjudice aux travailleurs américains. Dois-je rappeler que ce programme russe a été mis en place à cause des sanctions américaines et européennes? Deuxième déclaration, celle d’Antony Blinken : « … Le leadership américain – est important. Le monde ne s’organise pas tout seul. Lorsque nous ne dirigeons pas, soit un autre pays essaie de prendre notre place, mais évidemment pas d’une manière qui favorise nos intérêts et nos valeurs, soit personne ne le fait, et c’est alors le chaos. Dans tous les cas, cela ne sert pas le peuple américain. »

Ces deux déclarations permettent de mesurer à quel point les dirigeants américains ont pris leurs distances avec la réalité. C’est un point plutôt inquiétant. Cela dit, aux dernières nouvelles, ni l’un ni l’autre ne sont envisagés comme négociateur avec Moscou. Mais si Madame Tai vient de sortir de l’anonymat, Antony Blinken, lui, participait tout de même à la conférence vidéo entre les deux présidents.

Il semble donc que l’on soit en train de se diriger vers la mise en place des mesures évoquées par Vladimir Poutine, en l’absence de réponse rapide et satisfaisante à ses demandes de garanties de sécurité. Questionné sur la première chaine de télévision russe à propos de ce que pourraient être ces mesures, il a répondu « Cela dépendra des propositions que nos experts militaires me feront. » Il a indiqué que Moscou chercherait à « parvenir à un résultat juridiquement contraignant des discussions diplomatiques sur les documents », mais qu’en tout état de chose, la Russie ne tolèrerait pas une nouvelle expansion de l’OTAN vers l’est.

La palette des réactions possibles est large et je n’ai évidemment pas la prétention de les connaître toutes, ni de savoir quels seront les choix du président russe. Avant de commencer à envisager le possible, n’oublions pas que les présidents russe et chinois se sont parlés la semaine dernière et que Xi Jinping a déclaré soutenir les demandes de la Russie. D’autre part, Vladimir Poutine était en Inde il y a deux semaines. L’Inde est alliée des Etats-Unis contre la Chine, mais elle ne l’est pas contre la Russie. Sachant comment Washington traite ses « alliés » New Dehli cherche à garder un certain équilibre.

Sur le plan diplomatique, les choses sont claires, la Russie, en publiant ses exigences de sécurité montre deux choses : la première, qu’elle a perdu patience. Washington est venu à bout même de ce qu’un journaliste international appelle « la patience Taoïste de Serguei Lavrov ». La deuxième, en rendant ces documents publics, le Kremlin s’est donné la possibilité de prendre n’importe quelle décision unilatérale en cas de non réponse de Washington ou d’une énième tentative de « noyer le poisson ». Et pour que tout soit clair pour tout le monde, le vice-ministre des affaires Etrangères, Alexandre Grouchko a expliqué : « Nous disons clairement et simplement, que nous sommes prêts à discuter du passage d’un scénario militaire ou militaro-technique, à un processus politique qui renforcera la sécurité de tous les pays de la zone de l’OCSE, de la zone euro-atlantique et de l’Eurasie. Si cela ne fonctionne pas, nous avons signalé à l’OTAN que nous passerons également à la création de contre-menaces, mais il sera alors trop tard pour nous demander pourquoi nous avons pris ces décisions et déployé ces systèmes. » En d’autres termes, aux Européens de prendre la décision de transformer le continent en terrain d’affrontement militaire, s’ils le désirent.

Pour reprendre une expression des gouvernements occidentaux, c’est maintenant la Russie qui propose de négocier « d’une position de force ». Même si les politiques sont encore loin d’admettre la supériorité des nouveaux armements russes, les militaires le savent et c’est un point positif pour la suite des événements.

Du côté russe, l’effondrement des relations politiques et économiques a été prise en compte et aucune menace de sanction ne les fera reculer. Je me demande, mais je n’ai pas de confirmation crédible à ce sujet, si Gazprom n’a pas déjà passé Nordstream II par pertes et profits. En tout cas, les discussions avancent avec Pékin à propos d’un nouveau gazoduc « Force de Sibérie II ». Le trajet qui posait problème a été entériné récemment : le gazoduc passera par la Mongolie vers la Chine centrale. Est-ce un hasard si le président Ukhnaagiin Khurelsukh était à Moscou le lendemain de la discussion vidéo entre Vladimir Poutine et Xi Jinping ? Le gaz qui transitera par ce gazoduc viendra des champs qui desservent déjà l’Union Européenne. Les quantités seront moindres, mais les contrats stables. Ce gazoduc est important pour la Chine à qui il permettra de s’affranchir un peu plus du détroit de Malacca pour ses approvisionnements en énergie. Notons que la Chine a une participation de 30% dans le projet « Yamal » de Novatek (27 milliards de dollars au total) et une participation de 20% dans le projet « Arctic » (de 21 milliards).

D’autre part, l’affaire ukrainienne pourrait-elle être considérée, comme une tentative américaine de couper l’Union Européenne des ressources énergétiques russes ? Mais alors, quid de l’industrie allemande ?

Voilà une première réponse non militaire possible.

Une deuxième réponse non militaire serait l’interdiction de survol de la Russie par toute compagnie civile aérienne occidentale. Etant donnée la taille du pays, le coût des itinéraires de contournement serait hors de portée de ces compagnies.

Une troisième possibilité serait un rapprochement politique avec les républiques du Donbass ou la Biélorussie. Moscou annonçait ce matin une rencontre Poutine/Loukachenko à Saint-Pétersbourg avant la fin de l’année.

Cela nous amène aux réponses plus militaires (comme l’implantation d’armes nucléaires russes en Biélorussie, puisque nous parlions de la rencontre prochaine des deux chefs d’Etat).

Du côté militaire, on entend parler de l’installation de bases russe à Cuba, au Venezuela ou au Nicaragua. Je n’y crois pas : trop cher, trop long à mettre en œuvre, trop « visible ». En revanche, comme le fait remarquer Andrei Martynov, deux nouveaux sous-marins viennent de rejoindre la marine russe, le « Belgorod » et le « Khabarovsk ». Cela fait 12 torpilles à propulsion nucléaires du nouveau type « Poséidon », presque indétectables en raison de leur vitesse de déplacement et des profondeurs qu’elles peuvent atteindre. Même la version à tête non nucléaire, est capable d’énormes destructions dans les régions côtières.

Il est maintenant de notoriété publique que la Russie dispose d’un avantage énorme dans le domaine de la défense aérienne. Combiné aux capacités russes dans le domaine de la guerre électronique, et de la gestion automatique du théâtre d’opération, la Russie pourrait créer des « dômes électroniques » interdisant l’accès, non seulement au-dessus de la Mer Noire, mais aussi au-dessus de toute l’Ukraine. Pas besoin d’envahir le pays.

Ce ne sont que des possibilités et il y en a certainement beaucoup d’autres.

La Russie a annoncé que faute de réponse satisfaisante à ses demandes, elle mettrait en œuvre des réponses appropriées, mais sans préciser évidemment lesquelles. Selon Andrei Raevski* fin connaisseur de stragétgie militaire, de la Russie et des Etats-Unis, la réponse russe sera progressive. « Les mesures les moins pénibles seront mises en place d’abord puis Moscou va progressivement augmenter « l’intensité de la douleur » et voir comment l’Empire va y faire face.  La Chine fera exactement la même chose, car les actions russes et chinoises sont évidemment soigneusement coordonnées. »

Raevski continue : « Mon sentiment est que l’oncle Sam laissera les Européens gémir de douleur et ne leur apportera qu’un « soutien moral ferme à nos amis, partenaires et alliés » tout en ne se souciant que d’une seule chose : lui-même.  Dès que la douleur commencera à mordre sérieusement les États-Unis, ces derniers seront contraints de négocier avec la Russie et la Chine.

A ce moment-là, la Russie et la Chine auront gagné.

Quand la Russie va-t-elle augmenter le seuil de douleur ?

À mon avis, les premières mesures seront prises rapidement, à moins que les États-Unis ne montrent des signes tangibles de leur volonté non seulement de négocier sérieusement, mais aussi de le faire rapidement.  Poutine vient de répéter aujourd’hui qu’aucune tactique dilatoire américaine ne sera acceptable pour la Russie. »

Il reste à espérer qu’il existe à Washington des « adultes » capables de comprendre exactement ce qui se passe, que la Russie n’est pas en train de « bluffer » comme aiment le dires des politiques bavards et peu compétents, et d’influencer l’équipe Biden. Il y en a du côté des militaires et pas seulement le général Milley.

Du côté russe on ne « bluffe » pas quand, par exemple le général Chamanov, héros de la Russie, l’homme qui a annihilé les terroriste Takfiris en Tchétchénie déclare à la télévision que « la Russie « mettra en pièces » tout ennemi imaginable ».

* Andrei Raevsky est né à Zurich, en Suisse, d’un père néerlandais et d’une mère russe, issue d’une famille d’immigrants russes blancs. En 1984, il commence son service dans l’armée de l’air suisse dans l’unité de guerre électronique, avant d’être transféré au service de renseignement militaire en tant que spécialiste des langues (il parle russe, anglais, français, espagnol et allemand). Il déménage ensuite aux États-Unis, où il obtient une licence en relations internationales à l’American University et un master en études stratégiques à l’Université Johns Hopkins. De retour en Suisse, il travaille comme consultant civil au sein du Service de renseignement stratégique (SND), préparant des documents d’analyse stratégique, principalement sur les forces armées soviétiques/russes. Il a également participé à la formation du personnel au niveau opérationnel de l’état-major général des forces armées suisses. Il a ensuite travaillé à l’Institut des Nations unies pour la recherche sur le désarmement (UNIDIR), où il s’est spécialisé dans les tactiques et les opérations de maintien de la paix. Il a écrit plusieurs livres dont un, consacré aux opérations psychologiques et de renseignement dans le domaine du maintien de la paix. Il est titulaire d’une licence en études théologiques orthodoxes. Citoyen suisse, il vit actuellement en Floride avec son épouse américaine.