Ainsi donc, c’est demain, lundi 10 janvier, que commencent, à Genève, les discussions russo-américaines, sur la base des exigences présentées par la Russie au mois de décembre dernier.

Que devons-nous en attendre ?

Les événement récents au Kazakhstan ont détourné une part de l’attention, mais à en juger par les déclarations des parties, telles que rapportées par la presse, l’optimisme ne semble pas de mise. Je ne reviens pas sur le contenu des documents remis à l’administration américaine et publiés par le ministère russe des Affaires étrangères le 17 décembre, il est connu.

Voyons plutôt ce qui a été déclaré de part et d’autre.

Du côté russe, Vyatcheslav Nikonov, s’exprimait le 28 décembre dernier dans l’émission politique de Vladimir Soloviev* « Une soirée avec Vladimir Soloviev ». Vyatcheslav Nikonov, docteur en histoire, a été, pendant plusieurs années, directeur de la fondation « Russkii Mir », un organisme public engagé dans la diffusion de la langue et de la culture russes, qui soutient des programmes d’études de langue russe dans différents pays à travers le monde. Il est député de la Douma et occupe actuellement le poste de vice-président de la commission des affaires étrangères. Il est l’auteur de nombreux livres dont « Comprendre la Russie » publié en France en 2019. C’est donc un initié parlant au nom d’une partie importante de l’élite russe, et que dit-il ?

« Convoquer une réunion entre l’Otan et la Russie dans le cadre d’une structure dont la Russie s’est retirée il y a plusieurs mois, après l’expulsion de son personnel diplomatique de Bruxelles, est un exercice futile. Un traité de sécurité doit être conclu avec l’homologue de la Russie, les Etats-Unis. (…) Les projets de traités transmis par le Kremlin à Washington le 17 décembre, ne sont pas un menu dans lequel vous commandez à la carte, en acceptant certains plats et en en rejetant d’autres.  Il s’agit d’un repas à menu fixe, que l’on mange tel qu’il a été fixé ou alors, on renverse le plateau. Les Occidentaux n’ont pas compris que les règles du jeu avaient changé.  Ils ne parlent plus à une Russie au pied du mur. Nous fixons les règles maintenant. (…) Les pourparlers russo-américains se poursuivront, car les Américains ne sont pas prêts à dire « non ». S’ils voulaient dire « non », ils l’auraient déjà fait. Ils n’ont pas décidé ce qu’ils veulent obtenir dans tout cela. Veulent-ils que la Russie claque la porte et résolve ses problèmes avec l’Ukraine par des moyens militaires, auquel cas, tout le monde ajoutera à l’empilement actuel de sanctions contre la Russie ? Nombreux sont ceux qui, à Washington, souhaitent cela. (…) Nous leurs demandons simplement de signer ce papier. C’est de cela qu’il s’agit. Si vous ne voulez pas signer, alors au revoir.  S’ils disent « non », alors nous aurons une crise à grande échelle.

Notre ambassade a dressé une liste des actes législatifs américains qui nous imposent des sanctions. Il y en a 48. S’ils en ajoutent un 49e maintenant, cela ne changera rien. L’Occident se trompe en pensant que les actions de la Russie suite à une rupture des négociations seront précisément en Ukraine. »

L’animateur de l’émission donne ensuite son point de vue. Il pense que l’une de ces « options de toutes sortes » mentionnées, pourrait être un ensemble de frappes « chirurgicales » contre les infrastructures de l’Otan que la Russie juge menaçantes pour sa sécurité nationale. Les cibles ne sont pas toutes en Ukraine. Pas d’invasion de l’Ukraine donc, mais « des frappes ciblées comme l’ont fait les Etats-Unis, la Turquie ou Israël en Syrie ou en Irak, voire l’Iran sur des bases américaines en Syrie, sans provoquer de réactions du monde occidental ». De telles frappes auraient en plus l’avantage de mettre en pleine lumière la supériorité des nouvelles armes stratégiques russe. L’Occident rentrerait-il en guerre si une salve de missiles détruisait une base ABM en Roumanie ? L’armée russe a bien bombardé des unités de l’Otan en Syrie qui soutenaient des terroristes. Il y a eu des morts et les pays membres de l’Otan ont étouffé l’affaire.

Passons sur la réaction du secrétaire général de l’Otan qui, de toute façon, enregistre sur « La voix de son Maître ».

Du côté américain, sans surprise, la réaction est peu différente de la ligne habituelle. Le pays « élu de Dieu » ne va pas se départir facilement de sa position de « maître du monde », qui décide de ce que chacun a le droit de faire et de qui est une « démocratie » et qui est une « autocratie ». Cependant, le régime de Joseph Biden accepte d’entrer en matière. Il fait semblant de le faire sur la base des revendications russes. Un « représentant de haut rang » de l’administration américaine a fait savoir, selon l’agence Tass que : « La Russie a déclaré qu’elle se sentait menacée par la perspective de l’installation de systèmes de missiles offensifs en Ukraine. Comme le président Biden l’a dit au président Poutine, les États-Unis n’ont pas l’intention de le faire. Il s’agit donc d’un domaine dans lequel nous pourrions parvenir à un accord si la Russie est prête à prendre un engagement réciproque. » Quel engagement réciproque ? Ne pas mettre de systèmes de défense trop près de la frontière ukrainienne, c’est à dire à l’intérieur de la Russie elle-même ? Etant données les réactions récentes des USA, on est fondé à le penser. Ce « haut représentant » poursuit : « Il y a des choses qui sont mentionnées par la Russie et sur lesquelles nous ne serons jamais d’accord. Il n’appartient pas à la Russie, par exemple, de décider pour d’autres pays avec qui ils peuvent être alliés. Ces décisions ne concernent que ces pays et l’Alliance elle-même. Dans le contexte de l’Otan, nous appelons cela la porte ouverte, et ni la Russie ni aucun autre pays ne va la claquer ».

Donc, on veut bien négocier, mais nous choisissons nous-même à propos de quoi (nous choisissons dans le menu !). C’est pourquoi nous pensons qu’il n’y a pas lieu d’être optimiste, même si une partie de ce discours est peut-être, uniquement à usage de politique intérieure.

D’autant que le régime de Joseph Biden continue à agiter la menace de sanctions. La Russie a déjà indiqué que des sanctions, quelles qu’elles soient ne changeraient rien à sa détermination. Vladimir Poutine a indiqué que de nouvelles sanctions mèneraient à la rupture des relations. Alors, « Si la Russie choisit cette autre voie, nous sommes plus que prêts et totalement alignés avec nos partenaires et alliés sur la nécessité d’imposer des coûts sévères à la Russie, de lui imposer des sanctions financières, de contrôler les exportations et de cibler les industries clés, de renforcer le dispositif de forces intermédiaires sur le territoire des alliés et d’accroître l’assistance à la sécurité de l’Ukraine ». Cette manie de vouloir négocier « d’une position de force » ! Mais où est-elle, cette force, aujourd’hui ? D’autant que l’on peut tout de suite mettre en doute la partie « totalement alignés avec nos partenaires et alliés ». Une telle rupture des relations financière et économiques serait-elle supportable pour les pays de l’Union Européenne ? L’Allemagne, par exemple ? Les pays de l’Union Européenne ont beaucoup trop à perdre dans ces circonstances, beaucoup plus que les Etats-Unis, n’oublions pas, et ce n’est qu’un exemple, qu’ils importent 30% de leur gaz de Russie. Ils n’ont pas été consultés et on peut douter qu’ils acceptent de suivre Washington.

Dans ces circonstances, quel est le poids d’une telle menace ? En revanche on voit bien les dangers qu’elle représente pour les USA eux-mêmes, car d’une part, des sanctions américaines sans l’Union Européenne seraient inutiles, mais surtout, la réaction négative de l’Europe ouvrirait une énorme fracture entre les Etats-Unis et l’Union Européenne. Une étape supplémentaire serait franchie dans le mouvement d’affaiblissement de Washington au plan mondial.

Il devient donc évident que les Etats-Unis vont avoir besoin d’un choc pour sortir des « narratives » auxquelles ils ont fini par croire eux-mêmes. Ce choc ne se produira pas autour d’une table de négociation et c’est pourquoi nous sommes pessimistes à propos de la réunion de demain à Genève. Il y a cependant un espoir qu’une réaction violente mais contrôlée de la Russie, puisse changer la donne et nous éviter l’embrasement final. Cela permettrait peut-être à Joseph Biden, d’imposer des décisions que la majorité de la classe politique américaine, convaincue de son rôle de « lumière du monde » et certaine d’avoir la meilleure armée du monde, refusent pour le moment, comme le montrent les déclarations venant de Washington.

*Vladimir Soloviev est journaliste de télévision depuis 1998. Il a présenté ses émissions politiques sur plusieurs chaines privées avant de rejoindre les chaines d’état du groupe VGTRK en 2010. En 2012, il devient membre du Conseil de la télévision publique. En 2015, il est le seul journaliste russe auquel Poutine accorde une interview, après l’intervention russe en Syrie. Son émission du soir sur la chaine Rossia 1 est l’une des plus suivies dans le domaine politique, il y reçoit des journalistes, politologues et homme politiques en vue. Il est sous le coup de sanctions internationales pour ses prises de position sur la Crimée et le Donbass.

Pour les russophones, Vladimir Soloviev a également une chaîne « Youtube » Soloviev live