La fin de semaine dernière a vu deux événements qui, par la nature et le lieu sont de nouveaux symboles du basculement du monde en cours, vers l’Asie. Les manœuvres conjointes de l’armée russe et de pays amis de la région et le Forum économique oriental (FEE) à Vladivostok.

Soixante-huit pays, représentant plus de trois milliards de personnes étaient représentés au FEE 2022. Parmi les intervenants principaux, outre le président russe, on a noté la présence du Premier ministre par intérim du Myanmar, Aung Hlaing, du Premier ministre arménien Nikol Pashinian, du Premier Ministre de Mongolie, Oyun-Erdene Luvsannamsrain, et du président du comité permanent de l’Assemblée populaire nationale de Chine, Li Zhanshu. Le Premier Ministre indien Naredra Modi ainsi que son collègue de Malaisie, Ismail Sabri Yaakob et celui du Vietnam Pham Minh Chinh se sont adressés aux participants du FEE par vidéo.

La première moitié de l’intervention de Vladimir Poutine a porté sur la situation internationale. Le président russe a insisté, en particulier sur les faits suivants :

– La tentative de l’Occident de limiter les exportations énergétiques russes a entrainé une augmentation logique de près de 50% des recettes pétrolières et gazières du budget russe.

– L’économie russe s’adapte aux sanctions, la demande des consommateurs se normalise. L’Occident n’a pas réussi à atteindre son objectif et à saper la stabilité financière du pays.

– La Russie sortira de cette situation plus forte et mieux préparée.

– La réduction significative de l’utilisation du dollar en Russie est une tendance à long terme et un certain nombre de pays travaillent avec la Russie à la création d’un système multipolaire de règlements internationaux.

– La Russie ne cherche pas à se couper du reste du monde, car garantir les intérêts du pays ne signifie pas l’isolement, mais la sécurité et la stabilité.

Les questions qui lui ont été posées, dans la suite de la session plénière, par le modérateur, Ilya Doronov, Directeur exécutif de la chaîne de télévision RBC, lui ont permis de préciser certains points de son discours, en particulier :

– Qu’a gagné ou perdu l’Etat russe depuis le 24 février 2022 ? « Je pense – je suis sûr – que nous n’avons rien perdu et que nous ne perdrons rien. Quant à nos gains, je peux dire que nous avons surtout renforcé notre souveraineté, ce qui est le résultat inévitable de ce qui se passe actuellement. On assiste également à une certaine polarisation, tant dans le monde qu’en Russie. Je pense que cela nous sera bénéfique, car cela nous permettra de nous débarrasser de tout ce qui est inutile ou nuisible, et de tout ce qui entrave notre progression. Nous allons prendre de l’élan, accélérer le rythme du développement, car le développement moderne ne peut s’appuyer que sur la souveraineté. Toutes nos démarches dans ce sens visent à renforcer notre souveraineté ».

– A la suite de cette réponse, il a insisté sur le fait que la Russie n’avait pas commencé les hostilités et qu’elle était en train d’essayer d’y mettre fin. « Les hostilités ont en fait commencé en 2014, après le coup d’État en Ukraine, orchestré par des personnes qui ne voulaient pas d’un développement pacifique normal et qui ont cherché à supprimer leur propre peuple en lançant une opération militaire après l’autre et en soumettant les habitants du Donbass à un génocide pendant huit ans ».

– Questionné sur l’accord d’exportation des céréales ukrainiennes et russes, Vladimir Poutine a précisé : « Officiellement, les sanctions sur nos engrais et nos produits agro-alimentaires ont été levées, mais en réalité certaines restrictions demeurent. Il s’agit d’une situation compliquée et insidieuse. Il semble qu’il n’y ait pas de sanctions directes affectant nos produits, et pourtant il existe des restrictions concernant la logistique, l’affrètement de navires, les transferts d’argent et les assurances ». Il a également mentionné que, contrairement à l’esprit de l’accord, les bateaux qui ont quitté l’Ukraine ne sont pas allés vers les pays en développement, en particulier en Afrique qui en ont le plus besoin, mais vers l’Union Européenne, à l’exception de deux navires. Sur deux millions de tonnes de grains qui ont quitté l’Ukraine dans ces 87 navires, 97% ont été livrés en Europe pour la consommation de l’Union Européenne et seulement 3% sont allés vers les millions d’affamés de ce que l’on appelle le « Grand Sud ».

Beaucoup, en particulier dans ces pays du « Grand Sud », y ont vu la continuation de la politique colonialiste de l’auto-proclamée « Communauté internationale ». Un élément qui ne peut que renforcer les liens qui se tissent entre ces pays autour de la Chine, de l’Inde et de la Russie.

La deuxième partie du discours du président russe était consacrée aux mesures prises dans le cadre du développement du l’Extrême-Orient russe. En effet, « tourner le dos » à un Occident auquel on ne peut pas faire confiance ne signifie pas uniquement développer les relations avec la Chine et les pays d’Asie. Il s’agit aussi du développement de cette région russe, tant sur le plan économique et financier que sur le plan démographique.

Mais un élément extrêmement important de cette session plénière a été, également l’intervention du Premier Ministre indien, Narendra Modi. Elle était suivie, non seulement par Vladimir Poutine, mais aussi par Li Zhanshu, le président du comité permanent de l’Assemblée populaire nationale de Chine, ce qui n’est pas anodin. D’autre part, Narendra Modi parlait à la suite directe de la réunion du G7 qui proposait d’imposer un plafond aux prix d’exportation de pétrole par la Russie. Washington voudrait faire dérailler la coopération énergétique entre la Russie, la Chine et l’Inde. La Chine a déjà refusé de jouer ce jeu. L’Inde devrait en faire autant.

Comme le rappelle M. K. Bhadrakumar dans un article du 8 septembre, sur son site, « La dynamique du pouvoir fonctionne ainsi : la sécurité énergétique concerne l’avenir économique et la stratégie mondiale d’un pays. La puissance économique apporte influence et respect dans la politique internationale et constitue une composante essentielle de l’autonomie stratégique d’un pays et de sa capacité à mener des politiques étrangères indépendantes. Cette corrélation est bien comprise par tous ». C’est pourquoi l’administration américaine de Joseph Biden a inséré un coin au sein de la coopération vieille de cinquante ans, entre l’Union Européenne et la Russie.

Les changements en cours suite à l’attaque américaine contre la Russie ouvrent largement les chemins de la coopération avec Moscou et de l’approfondissement du « Partenariat stratégique spécial ». C’est ainsi que Narendra Modi a insisté, dans son discours, au-delà des possibilités d’échanges et d’investissements indiens, sur un certain nombre de points importants :

– « Le talent et le professionnalisme des Indiens peut contribuer à un développement rapide de l’Extrême Orient russe ».

– « L’Inde est prête à renforcer son partenariat avec la Russie dans le domaine de l’Arctique ». Cette remarque intervient dix jours après que le secrétaire général de l’Otan ait mentionné (le 26 août) que la Russie « représentait un danger dans l’Arctique et que l’Otan devait renforcer sa présence dans la zone pour contrer la Russie ».

– « En plus de l’énergie, l’Inde a déjà fait des investissements importants dans l’Extrême Orient russe dans les domaines de la pharmacie et des diamants ». La société russe Alrosa est numéro un mondial dans l’extraction de diamants, et l’Inde est le plus grand centre mondial de taille et de polissage de diamants.

– « La Russie pourrait devenir un partenaire important de l’Inde dans l’acier, en particulier en tant que fournisseur de coke ». Les réserves de coke russe sont les deuxièmes du monde.

Le message sous-jacent est évidemment que l’Inde ne permettra pas que le « Partenariat stratégique spécial » avec la Russie devienne l’otage de la guerre par procuration qui se déroule actuellement en Europe.

L’autre événement qui s’est déroulé dans l’Extrême Orient russe est l’exercice « Vostok 2022 ».

Selon le ministère russe de la défense, « ces manœuvres stratégiques de commandement et d’état-major qui se sont déroulées du 1er au 7 septembre sous le commandement du chef de l’état-major russe, Valery Gerasimov, ont mis en pratique la sécurité militaire de la Russie et de ses alliés dans la zone de responsabilité du district militaire oriental ».

Les manœuvres rassemblaient des contingents militaires et des observateurs des États membres de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) et d’autres États partenaires, notamment l’Azerbaïdjan, l’Algérie, l’Arménie, le Bélarus, l’Inde, le Kazakhstan, le Kirghizistan, la Chine, le Laos, le Nicaragua, la Syrie et le Tadjikistan, soit plus de 50 000 soldats et plus de 5 000 pièces d’armement et de matériel militaire, notamment 140 avions, 60 navires de combat, des canonnières et des navires de soutien.

Le premier enseignement de ces manœuvres est que, comme l’écrit Sarang Shidore, directeur des études du « Quincy Institute » de Washington, « la Russie est loin d’être isolée sur la scène mondiale malgré les efforts occidentaux ». On notera au passage que Sarang Shidore est un ancien collaborateur de George Friedman au sein de la société « Stratfor ».

Mais la véritable importance de Vostok 2022 réside dans le nombre et la qualité des participants. Cette année, la liste des pays extérieurs à l’ex-Union soviétique présents à l’événement en tant que participants ou observateurs est beaucoup plus longue et, outre la Mongolie, elle comprend également l’Algérie, la Syrie, le Laos, le Nicaragua, la Chine et l’Inde.

L’engagement en matière de sécurité entre Moscou et Pékin retient l’attention du monde entier depuis février, lorsque le président russe Vladimir Poutine et Xi Jinping ont énoncé dans leur déclaration commune que leur partenariat n’avait « aucune limite ».

En ce qui concerne l’Inde, le pays est membre à part entière de l’OCS, un groupement dirigé par la Chine et la Russie, et participe à des dialogues sur la sécurité et à des exercices militaires dans le cadre de cette organisation. Mais elle est aussi un proche partenaire des Etats-Unis. Elle a néanmoins adopté, dès le mois de février 2022, une position neutre, ne condamnant pas nommément la Russie et augmentant considérablement ses achats de pétrole à Moscou. Le discours du Premier Ministre Narendra Modi à l’EEF (cf. supra), suggère maintenant un rapprochement certain des positions indiennes et russes.

Enfin, même si ce n’est pas le plus important enseignement de « Vostok 2022 », ces manœuvres et le fait que le président russe Vladimir Poutine et son ministre des Armées Serguei Shoïgou y aient fait une visite est une réponse à ceux qui expliquent, dans la « Communauté internationale » que la Russie est en train de perdre en Ukraine et que les dirigeants russes sont très préoccupés par l’évolution de la situation.

On se souvient que Volodymyr Zelenski a parlé d’une « armée d’un million de soldats ». C’est évidemment une absurdité, mais cela montre une chose : Zelenski estime que son plus grand avantage est de jeter des dizaines, voire des centaines de milliers de soldats dans des attaques suicidaires.  Quant à l’Occident, il a déversé tant d’argent, de main-d’œuvre et de matériel dans le pays que de nombreux dirigeants occidentaux se plaignent maintenant que leurs pays ont compromis leurs propres réserves de systèmes d’armes.  À eux seuls, les États-Unis dépensent 228 millions de dollars PAR JOUR pour le fiasco ukrainien.

De son côté, Vladimir Poutine expliquait tranquillement au Forum économique oriental que l’Opération militaire spéciale en Ukraine était « bénéfique » pour la Russie (cf. supra).